2020 en cinq temps de jazz

Musicien américain de jazz, Charles Lloyd
Photo: Festival international de jazz de Montréal Musicien américain de jazz, Charles Lloyd

Privée de concerts, cette musique de l'instant présent s'est repliée en de riches propositions d'albums.

L’album politique : I Am a Man, Ben Williams

Ce disque est jazz au sens large : on dirait la trame de fond d’un voyage sociopolitique où le R&B, la neo soul et le hip-hop alimentent la réflexion du bassiste américain, ici entouré de Justin Brown, Keyon Harrold et Marcus Strickland. Le titre du disque renvoie au slogan utilisé durant la lutte pour les droits civiques, et reflète plus largement les préoccupations sociales et raciales qui animent la société américaine en 2020. Puissant.

Mais aussi : Axiom de Christian Scott aTunde Adjuah. Jazz incandescent porté par des rythmes tribaux et nourri des musiques afro-américaines, autochtones ou ouest-africaines ; Axiom fait briller tout ce qui alimente le trompettiste Christian Scott dans son cheminementà la fois spirituel, musical et politique.
 


 

L’album de groupe : Artemis, Artemis

Elles sont sept, d’un peu partout sur la planète : Renee Rosnes (piano), Anat Cohen (clarinette), Melissa Aldana (saxophone ténor), Ingrid Jensen (trompette), Noriko Ueda (contrebasse), Allison Miller (batterie) et Cécile McLorin Salvan (chant). Autant de voix fortes réunies dans un supergroupe qui a la particularité d’être un réel… groupe. C’est-à-dire que ces musiciennes d’exception ont réussi collectivement à faire la somme de leur talent individuel pour livrer un album remarquablement cohérent : improvisations riches, écriture soignée, fluidité partout.

Mais aussi : RoundAgain de Redman/Mehldau/Blade/McBride. Difficile de trouver aréopage plus prestigieux que ce quartet de leaders qui n’avaient plus travaillé ensemble depuis 25 ans. Sur fond de post-bop relevé, des retrouvailles éclatantes — une parfaite maîtrise collective d’un langage commun.


 

Le grand album : 8 Kindred Spirits (Live from the Lobero), Charles Lloyd

Probablement l’album qui a le plus largement fait consensus dans les médias spécialisés. Parce que le saxophoniste américain (qui célébrait ses 80 ans sur cet enregistrement live) demeure l’une des voix les plus créatives du jazz contemporain — tout à cette quête/recherche qu’il poursuit inlassablement. Parce qu’il est merveilleusement bien entouré (Gerald Clayton, Julian Lage, Reuben Rogers et Eric Harland). Parce qu’il incarne cette idée qu’une œuvre jazz n’est toujours qu’en mouvement, en redéfinition, en approfondissement. Parce que… c’est Charles Lloyd, tout simplement. D’une grande richesse.

Mais aussi : On the Tender Spot of Every Calloused Moment d’Ambrose Akinmusire. Le trompettiste américain frôle l’abstraction, aboutit à des lignes mélodiques exquises, équilibre le cérébral et l’émotion, donne du sens à chaque exploration.


 

L’album d’ici : The Circle, Doxas Brothers

Pointe-Claire n’est peut-être pas réputée pour être un haut lieu du jazz, mais c’est tout de même là — et plus précisément au domicile de la famille Doxas — qu’a été enregistré à notre sens le meilleur album du genre au Québec cette année. Très gros jazz, en fait, que livrent les frères Jim (batteur) et Chet Doxas (saxophoniste), accompagnés du toujours remarquable pianiste Marc Copland et de l’excellent contrebassiste Adrian Vedady : un album travaillé avec soin, mais qui respire partout la liberté de jeu.

Mais aussi : Rythme de passage d’Emie R Roussel Trio. La pianiste Emie R Roussel, le contrebassiste Nicolas Bédard et le batteur Dominic Cloutier jouent ensemble depuis dix ans : leur cinquième album célèbre ça bellement. Grande efficacité des grooves, sens lyrique prononcé, ancrage contemporain.


 

L’album solo : Budapest Concert, Keith Jarrett

On retiendra aussi que 2020 aura été l’année où le pianiste Keith Jarrett a révélé qu’il ne pourra probablement plus jamais jouer en public, résultat de deux AVC subis en 2018. Et pour bien mesurer le poids de cette perte, Budapest Concert (un live enregistré en 2016) synthétise l’art unique de Jarrett et illustre son génie, le mot s’appliquant ici sans ambages : tous les climats du piano, tous les contrastes, toutes les variations. Quelque 75 minutes d’improvisations lumineuses qui culminent par deux versions mémorables d’It’s a Lonesome Old Town et d’Answer Me.

Mais aussi : Songs From Home de Fred Hersch. Autre maître du piano solo, Fred Hersch a enregistré à la maison, sur son Steinway, ces 11 morceaux qui disent tout de lui, de l’unicité de sa touche à la beauté pure que peut révéler une ligne mélodique parfaitement incarnée.