«Messe en si»: le monument aux pieds d’argile

Ce concert, dédié par le chef aux femmes victimes de violences, qui s’est achevé dans un silence très émouvant, méritera d’être revu dans des conditions techniquement adéquates.
Photo: François Goupil Orchestre Métropolitain Ce concert, dédié par le chef aux femmes victimes de violences, qui s’est achevé dans un silence très émouvant, méritera d’être revu dans des conditions techniquement adéquates.

Hymnique, grand style, intemporelle : la Messe en si de Bach de Yannick Nézet-Séguin à la tête de l’Orchestre Métropolitain, d’une trentaine de chanteurs et des solistes Kimy McLaren, Rihab Chaieb, David Portillo et John Relyea aurait été l’un des grands concerts de l’année 2020 et une inoubliable expérience spirituelle. Toutefois, sa diffusion dimanche en direct de la Maison symphonique sur quebecbaroque.com fut assimilable à une goutte d’eau : celle qui fait déborder le vase ou celle du supplice.

La webdiffusion comme succédané du concert vivant, c’est bien gentil, mais il y a un moment où l’on se demande si cela n’a pas pour effet d’augmenter la frustration. Par ailleurs, et c’est le nœud du problème, il faut que cela marche à 100 %. Pas à 96 % ou à 98 %. En effet, 100 % est le seul chiffre admissible. Une diffusion de musique classique ne peut être massacrée par des sauts sonores sonores ici ou là.

Alors oui, nous avons eu une idée très nette de l’interprétation de la Messe en si par Yannick Nézet-Séguin. Avons-nous pris quelque plaisir à la découvrir ? Pas vraiment, à force de se demander à tout bout de champ : « Ça va être pour quand la prochaine pétouille technique » [pour un streaming par une liaison Ethernet à 60 Mb/s avec une image à la définition réduite pour favoriser le son !] ? Ce monument avait des pieds d’argile, et c’en était quasi insupportable.

On peut en conclure que le « live » en webdiffusion classique est une fausse bonne idée, un risque beaucoup trop grand et que DG Stage, l’OSM et l’OM ont bien raison de proposer leurs concerts captés dans les conditions du direct, mais montés, peaufinés et en différé. L’OM fera, paraît-il, un montage à partir du concert de dimanche et de la générale de samedi. C’est ce qu’il conviendra de revoir. Cela permettra d’enlever le plan du Gratias où l’on cadre le trompettiste pile au moment où il fait une fausse entrée. Il y a aussi le début du Confiteor, la fugue du Sanctus, la dernière intervention de Kimy McLaren dans le Domine Deus, qui était peut-être meilleure samedi. Mais, là, le montage sera difficile, car l’enchaînement Domine Deus – Qui tollis est saisissant, avec, dans ce Qui tollis, des coups d’archets comme autant de coups assénés au Christ.

Un message éloquent

Car la Messe en si de Yannick Nézet-Séguin, musicien de 45 ans, est déjà une vision d’une maturité comme nous avons pu en entendre sous la baguette de chefs septuagénaires. En témoignent cet Et incarnatus, où les consonnes sont fondues au son pour ne pas rompre le mystère de l’incarnation, ou bien ces clous (suite de deux accents) plantés à travers la chair pendant le Crucifixus. Et le coup de lance avant le mot « passus » : même Carlo Maria Giulini n’avait pas vu ça !

Hymnique, grand style et intemporelle… Parce que le message religieux passe devant la musicologie : le Verbe avant l’agitation rythmique, la prière avant le staccato. Comme on ne prie pas en se trémoussant ou en sautillant, le défi du chef est de créer un legato tonique par lequel il parvient à traduire l’élan et la confiance du croyant (pas de componction façon Karajan ou Klemperer).

Yannick Nézet-Séguin, qui opte à bon escient pour un continuo associant orgue et clavecin, gomme tout maniérisme baroque et chante Bach en de grandes arches solennelles qui, souvent, se concluent avec un subtil diminuendo. C’est le « grand style » qui, en la matière, nous semble intemporel, car tel est le message.

Le choix des solistes, tournés vers l’orchestre, comme Stéphane Tétreault dans le concerto de Haydn, a été très avisé. Mais, finalement, ces individualités servent le texte et se fondent dans le groupe.

Ce concert, dédié par le chef aux femmes victimes de violences, qui s’est achevé dans un silence très émouvant, méritera d’être revu dans des conditions techniquement adéquates lorsque, aussi, la bande passante nécessaire aura été allouée. Mais, surtout, Yannick Nézet-Séguin doit à tous les mélomanes de reprendre cette œuvre « en vrai » l’an prochain. Ce n’est pas possible de manquer dans sa vie un monument pareil. Même à cause d’une pandémie.

Alors que celui-ci n’était qu’en direct, d’autres concerts du Festival Bach sont offerts en différé jusqu’au 9 ou 11 décembre. Le récital de Serhiy Salov comprend une partie Bach minuscule entre les 4 Ballades de Brahms et une suite de Casse-Noisette. Très beau récital au demeurant. Les autres concerts ont été captés dans le lieu où devait se tenir l’« Off-Festival », endroit peu propice à la captation sonore : le lieu se remplit facilement de son (Suites de Bach avec Stéphane Tétreault) et colore les timbres dans le récital Andrew Wan et Luc Beauséjour.