«Le nouveau matériel» de David Goudreault: écrire pour être entendu

David Goudreault lance son quatrième album en carrière.
Photo: Alice Chiche Le Devoir David Goudreault lance son quatrième album en carrière.

Cette fois, c’est la bonne, pense David Goudreault : « On a tout mis là-dessus », dit l’écrivain à propos du Nouveau matériel, son nouvel album, qu’il coréalise en compagnie du rappeur Manu Militari. Un disque au verbe riche — on n’en attend pas moins de ce romancier et poète célébré — auquel collaborent Louis-Jean Cormier, Ariane Moffatt, Florence K, Luce Dufault et Alex McMahon, qui insufflent une musicalité bienvenue à l’habile manieur de rimes.

« On a mis beaucoup d’efforts sur l’aspect musical, sans même réfléchir aux arrangements pour la scène », puisque ce quatrième album ne sera pas défendu devant public, tranche-t-il. « Ce projet studio est une finalité en soi. C’est probablement mon dernier album aussi ; j’avais de quoi à régler après mon dernier… »

Bon, il n’était pas mauvais, ce La faute au silence paru il y a six ans, mais entendons-nous là-dessus : Le nouveau matériel est nettement plus séduisant, encore plus distinct dans l’ensemble de son œuvre. « Je donne l’impression de faire plein de choses différentes, mais avant tout, j’écris. J’ai envie de toucher à toutes les façons d’écrire », dont la chanson. Et toutes ces façons, précise Goudreault, « n’appellent pas les mêmes zones du cerveau : je ne travaille pas du tout de la même façon lorsque je suis dans un chantier de roman ou quand je suis en train de ciseler un poème. Ce sont des formes d’écriture différentes, qui m’interpellent différemment. C’est un travail d’exploration et c’est aussi pourquoi les paroles de ces chansons ne sont pas dans le livret : ces chansons ont été écrites pour être entendues, pas lues ».

Souci du refrain

C’est presque de la chanson pop, par moments : on sent la prosodie de Goudreault plus malléable, tantôt spoken word, tantôt plus près du rap qu’il pratiquait avant de devenir le champion de la Coupe du monde de poésie (2011). Il y a surtout un réel souci du refrain, souvent poussé par les amis comme Ariane Moffatt, splendide sur la chanson titre, sa voix orchestrée posée sur une rythmique hip-hop fraîche du jour. Luce Dufault, éloquente sur ce texte touchant, Mémoires, appuyé simplement par un piano, Goudreault parlant sur un ton confident et résigné de cette mémoire qui se perd avec le temps et les maladies encore mal comprises : « Y a beaucoup de personnes vieillissantes autour de moi, ce sujet, la démence, les pertes de mémoire, ça m’interpelle. »

La surconsommation, les troubles de santé mentale, la violence faite aux femmes, l’éloge de la poésie (magnifique J’en appelle à la poésie en fin d’album !), la machine médiatique à fabriquer des opinions à la chaîne, autant de sujets de l’heure que le poète effleure sur ce bel album, tout en évitant de l’enchaîner aux débats actuels. Il a choisi d’aborder ces thèmes « par intérêt personnel. Je veux faire des œuvres d’art, pas des vignettes de prévention. […] Ce que je voulais, c’est quelque chose d’intemporel. Qu’on puisse le réécouter dans cinq ans, dix ans, et que ça a encore du sens. Donc, ce qui m’a interpellé sur le plan du texte, ce sont des choses qui m’habitent depuis longtemps, et en parler en me mettant dans la peau de personnages, pour comprendre. Avec un regard d’écrivain — c’est, somme toute, un travail très littéraire. »

Le travailleur social qu’il est de formation vient derrière l’artiste, insiste-t-il, « et c’est super important de garder ça ainsi. Je parle de choses qui me touchent de près : Mental Malade [avec Florence K] me rejoint parce que je suis porte-parole de Mouvement santé mentale Québec depuis trois ans, mais surtout, un de mes meilleurs amis s’est suicidé l’année dernière, donc ça m’a travaillé beaucoup. […] Je ne suis pas dans une démarche où je regarde l’actualité et choisis un sujet là-dedans — d’ailleurs, j’ai fait des chroniques en masse, puis j’ai arrêté d’en faire parce que j’étais tanné de devoir prendre position et avoir des opinions. » C’en est même un sujet de chanson, intitulée Léger léger.

La fameuse liste

David Goudreault a malgré cela senti le besoin de se refaire chroniqueur, le temps d’une réaction sur sa page Facebook. Attiré malgré lui dans une controverse : la désormais fameuse liste de lecture du premier ministre, qui incluait deux de ses meilleurs romans, La Bête à sa mère (2015) et Ta mort à moi (2019), parus chez Stanké. Ce qui l’irrite, nous résume-t-il, c’est lorsqu’il aborde l’incident « comme un gros symptôme d’une époque absolument inquiétante et délétère, [celle d’un] retour en force de la bien-pensance [qui provoque] une polarisation contre-productive à l’endroit des progressistes, desquels je suis et auxquels je m’identifie de moins en moins. La phrase de Camus [prononcée lors d’un entretien en décembre 1959] me vient en tête : “Je suis pour la gauche, malgré moi et malgré elle.” C’est le climat ambiant qui me dérange, pas la gauche. L’ambiance de bataille de cour d’école au secondaire, l’envie de péter des gueules, de dénoncer, d’annihiler des gens sur la place publique. J’ai un gros malaise parce que je ne me reconnais pas dans cette façon de faire. »