Yves St-Laurent en mission préservation

«Quand je me suis lancé dans l’aventure, j’avais dit que j’assumais mes goûts esthétiques et que si d’autres personnes les partageaient, ce serait tant mieux. Et, là, des gens ont dit: “enfin !”»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Quand je me suis lancé dans l’aventure, j’avais dit que j’assumais mes goûts esthétiques et que si d’autres personnes les partageaient, ce serait tant mieux. Et, là, des gens ont dit: “enfin !”»

Cela fait presque dix années qu’Yves St-Laurent, enseignant au primaire passionné de restauration d’enregistrements anciens, a lancé St-Laurent Studio et son site 78experience.com. L’année 2020 a été celle de la consécration. Des récompenses internationales, comme le Diapason d’or accordé à des parutions consacrées à David Oïstrakh et à Herbert von Karajan, ont élargi la reconnaissance internationale à l’égard du travail de ce puriste passionné.

« Mon catalogue compte 1100 volumes, sans parler des 400 à 500 CD consacrés à Sviatoslav Richter. Il y a des disques que seules une ou deux personnes se sont procurés, mais j’ai eu du plaisir à les faire. Savoir que quelqu’un commande et me remercie fait mon bonheur », nous confie Yves St-Laurent, auquel nous avions consacré un portrait en 2011 au début de son aventure. « Ce n’est pas une question de finances. Je suis même un peu débordé par l’ampleur que prend l’aventure, parce que je suis d’abord un enseignant à temps plein qui adore son temps plein », ajoute-t-il.

Homme à tout faire

« Quand je reçois une commande de 20 volumes, je suis à l’école, c’est par exemple la pause récré. Je dois faire la facture, entrer les numéros de chaque volume, aller sur le site de Postes Canada calculer les frais d’expédition. J’envoie le prix. Là, je reçois un avis de paiement. Je sais que je passerai la soirée, jusqu’à 20 h, à faire des disques. » Car le disque n’existe pas encore : il est dans une base de données. Il faut imprimer le volume, découper le papier, confectionner la boîte…

Yves St-Laurent, qui a un avant-bras droit plus développé à force de plier des livrets, ne se plaint pas — « j’ai toujours eu un côté hyperactif » —, mais il aimerait passer plus de temps à la restauration de documents sonores anciens, cet art qui l’a fait connaître.

Yves St-Laurent s’est désormais fait un nom dans un marché qui a ses icônes : Ward Marston, Mark Obert-Thorn, Seth Winner. Ses transferts laissent des bruits de surface, mais aussi plus de musique. « Je suis en quête d’une certaine sonorité. Je privilégie l’ouverture du son, des hautes fréquences. Dès que l’on ferme et filtre le son par des systèmes de filtration automatique, on augmente les basses. » L’esthétique de sa 9e Symphonie de Mahler par Bruno Walter à Vienne en 1938 est donc très différente (bien plus claire) de celle publiée par Warner / EMI.

« Quand je me suis lancé dans l’aventure, j’avais dit que j’assumais mes goûts esthétiques et que si d’autres personnes les partageaient, ce serait tant mieux. Et, là, des gens ont dit : “enfin !” » Les premiers clients ont été japonais, anglais, français et américains.

En dix ans, le travail de l’orfèvre sonore a connu une avancée déterminante. « J’ai eu la chance de rencontrer Denis Pelletier, qui construit des systèmes de son à partir de vieux tubes des années 1920 et 1930. Tous les enregistrements depuis un an et demi, réalisés avec son système, ont une ampleur sonore inégalée. Mon approche allait chercher du son, mais je ne pensais pas qu’on pouvait aller en chercher encore plus. »

Un récent volume consacré à de vieilles cires du chef Walter Goehr en 1937 et 1938 est d’un niveau de qualité sonore que nous n’avions jamais perçu dans des 78 tours d’avant-guerre. Yves St-Laurent d’ailleurs n’hésite pas à avancer : « Si l’on met de côté les bruits de surface et qu’on se concentre sur la musique, les meilleures prises de son et la meilleure résolution d’enregistrement étaient le 78 tours. On captait en direct à une vitesse de résolution de 78 tours ; c’est très précis. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Yves St-Laurent, enseignant au primaire passionné de restauration d’enregistrements anciens

Changement de cap

Si Yves St-Laurent a dopé sa notoriété, c’est en passant de la restauration de 78 tours à l’édition d’archives radiophoniques. Tout est parti des collections Artur Rodzinski et Nikolaï Malko.

« Les fils de ces grands chefs m’ont contacté. Je suis allé prendre possession des archives familiales. Il y avait des 78 tours et des bandes. Je suis entré dans le monde de la bande et, ce faisant, des collectionneurs ont commencé à m’envoyer des retransmissions radio avec de temps en temps des copies uniques. » Il en va ainsi de raretés françaises qui permettent d’entendre Vlado Perlemuter, élève de Ravel, jouant des pièces du compositeur tout en expliquant le style propre à celles-ci.

Le document sonore capté sur le vif est important lorsqu’il élargit le legs enregistré d’un artiste ou donne de cet artiste une image que l’on connaît peu à travers ses enregistrements studio. Yves St-Laurent a ainsi publié un récital frémissant donné par le pianiste Jorge Bolet à Bloomington en 1971 très différent de ses enregistrements de studio, Decca.

Contrairement aux 78 tours, avec ses publications de concerts, Yves St-Laurent se sent dans une « zone grise ». « Je suis tiraillé et m’attends d’un jour à l’autre à devoir accepter de retirer tel ou tel volume. En même temps, c’est dommage et je repense à Alexis Weissenberg. J’avais publié des enregistrements de studio rarissimes qui m’avaient coûté une fortune et, ensuite, dans un volume sur un chef d’orchestre, Weissenberg jouait le 2e Concerto de Rachmaninov. La fille de Weissenberg m’a demandé de le retirer. Mais elle n’en a jamais rien fait. Alors je l’ai recontactée récemment et là, le discours avait totalement changé : “Allez-y, je suis tellement contente d’avoir ça grâce à vous”. »

L’enseignant de Saint-Basile vient de recevoir une commande substantielle de la British Library de Londres, qui trouve chez lui des disques à ajouter à sa collection. Une telle situation l’amène à réfléchir : « Si, moi, je ne mets pas cela au monde par peur de représailles, je prive la planète ! Ce n’est pas de la prétention. Si je ne fais pas cela, des bandes meurent dans des caves. »

Le Diapason d’or distinguant les symphonies de Brahms de Karajan a amené de nouveaux clients à Yves St-Laurent, mais aussi des ennuis. « La rançon de la “gloire” a attiré des gens qui s’imaginaient que je suis un label performant, qui fait des sous et que cela valait la peine de pirater mon site et de demander une rançon pour le corriger. Grâce à mon technicien, on a évité le pire. »

Car Yves St-Laurent n’est pas en quête de notoriété. Ce n’est pas lui qui sollicite les magazines spécialisés. « En 2011, il y avait eu un article sur moi dans Diapason, mais c’est une chose de parler de moi en tant que restaurateur d’archives et c’en était une autre de critiquer les volumes St-Laurent, artisanaux, sans code-barres, pas disponibles en magasin et qui concurrençaient leurs publicitaires. » Les frontières sont tombées en 2020. « Aujourd’hui, le marché du disque a tellement chuté, il faut bien alimenter les lecteurs d’une revue qui a 30 000 abonnés par mois », constate l’enseignant plieur de livrets à gros avant-bras. « Ai-je voulu que cela prenne cette ampleur-là ? Pas nécessairement. »

Advienne que pourra : « Si je devais enlever tous les concerts de mon catalogue et me recentrer sur les 78 tours, j’ai encore tellement de contenu à développer que j’irai vers cela. »

Mais ce serait la mort dans l’âme, surtout par rapport au chantier qui pourrait s’amorcer ici. « Vous avez entendu comme moi le volume Perlemuter jouant Fauré et Schumann en concert ! Radio-Canada est où là-dedans ? Car Perlemuter est venu aux Jeunesses musicales. Il y a plein d’archives comme ça, ici, qui dorment ou ont été jetées. Il y a quelqu’un que je vais tenter de convaincre de me partager ses bandes, mais je n’aurais peut-être pas le droit de les publier. Mais si moi je ne les sauve pas avant que cette personne décède, où tout cela va-t-il aller ? Je ne veux pas faire de sous, je veux juste préserver. »

« J’aime les antiquités et j’ai un souci de préservation des biens », résume Yves St-Laurent. On le croit : du matériau des bobines de bandes, il a fait les plafonniers de sa maison ! De la même manière, il considère qu’un enregistrement n’est pas fait pour être rangé dans une discothèque, mais pour être entendu. « Quand je vais décéder, je veux que cela me survive en une discothèque accessible à tout le monde. »

Quelle pourra être l’étendue de ce legs ?

Volumes présentés

Walter Goehr dirige Bizet, Grieg, Brahms… YSL 78-919.

Bruno Walter dirige la 9e Symphonie de Mahler. YSL 78-959.

Jorge Bolet à Bloomington, 11 août 1971 (Chopin, Brahms, Liszt). YSL, 2 CD, T-750.

Vlado Perlemuter joue Fauré et Schumann (1959 et 1960). YSL T-850.

Vlado Perlemuter joue Ravel (avec analyse en entretien avec Hélène Jourdan-Morhange, 1952). YSL, 2 CD, T-813.

Herbert von Karajan dirige les 4 symphonies de Brahms au Théâtre des Champs-Élysées (juin 1975). YSL, 2 CD, T-1014.

À voir en vidéo