Le Québec pleure la disparition d’André Gagnon

Dès la fin des années 1970, André Gagnon conquiert le monde anglo-saxon et sa musique attire l’attention de l’industrie du cinéma.
Photo: Télé-Québec Dès la fin des années 1970, André Gagnon conquiert le monde anglo-saxon et sa musique attire l’attention de l’industrie du cinéma.

Le pianiste et compositeur québécois André Gagnon est décédé jeudi, à l’âge de 84 ans, des suites d’une maladie neurodégénérative, la « maladie à corps de Lewy ».

« J’ai le cœur brisé : notre beau André Gagnon nous a quittés. Je remercie la vie de l’avoir connu, d’avoir eu le bonheur de jaser au téléphone avec lui et d’avoir eu le privilège de chanter sa musique empreinte d’humanité et de lumière », écrivait hier Marie-Nicole Lemieux. La contralto avait enregistré en 2012 Lettres de Madame Roy à sa fille Gabrielle, six mélodies composées sur l’œuvre de Michel Tremblay. « Dédé. Les mots me manquent pour le moment… Le Québec a perdu un de ses plus beaux fleurons », a écrit hier ce dernier.

C’est Audiogram, la maison de disques du pianiste, compositeur, chef d’orchestre et arrangeur, qui a annoncé, jeudi en début d’après-midi, la nouvelle du décès d’André Gagnon.

Une vague d’émotion

La nouvelle de la disparition de ce créateur d’inoubliables mélodies a suscité un flot de réactions. « Le Québec perd un de ses grands musiciens. Ses mélodies continueront de nous émerveiller », a déclaré le premier ministre François Legault.

« Le Québec se souviendra longtemps de ce prolifique artiste qui nous a fait tant de bien », a écrit sur Twitter la ministre de la Culture, Nathalie Roy.

De nombreux politiciens ont rendu hommage au musicien, Yves-François Blanchet soulignant qu’André Gagnon « a fait briller le Québec à travers le monde et nourri notre fierté », certains y allant de remarques plus personnelles, telle Mélanie Joly évoquant « l’un de ses premiers CD » et Véronique Hivon son « premier spectacle scolaire à vie sur une pièce de son célèbre album Neiges ». « Mon amour du piano est né à ce moment », ajoute la députée de Joliette.

Cette faculté de rassembler, André Gagnon la devait sans doute à ce que notre ami Louis Cornellier, grand admirateur de sa musique, définit comme « la délicatesse romantique à la québécoise ». À ce titre, Marc Hervieux attribue à André Gagnon « une empreinte gigantesque dans le monde de la musique et dans l’histoire du Québec ».

L’air du pays

L’enfant de Saint-Pacôme-de-Kamouraska, un parmi dix-neuf frères et sœurs, avait appris à jouer du piano à l’âge de cinq ans. Sa formation, de 1957 à 1961, au Conservatoire de musique de Montréal, est des plus solides, auprès de Germaine Malépart (piano), Clermont Pépin (composition) et Gilberte Martin (solfège).

Si Clermont Pépin a formé les purs et durs de la musique contemporaine au Québec, cet élève-là débute en 1958 en accompagnant plutôt des vedettes de la chanson, parmi lesquelles Claude Léveillée et Monique Leyrac. Voilà le monde dans lequel André Gagnon commence à évoluer dans les années 1960, arrangeant avec orchestre des succès musicaux de grands chansonniers.

Une mutation se produit à partir de l’album Projection en 1973. À partir de ce moment-là, André Gagnon enregistrera ses propres musiques. À Saga, en 1974, succédera le fameux album Neiges (1975) vendu à 700 000 exemplaires dans le monde entier, avec la Chanson pour Renée Claude, le Petit concerto pour Carignan et orchestre et un décalque classique mâtiné, notamment, de la sonate« Au clair de lune » intitulé Dédéthoven. Les succès s’enchaînent, avec des audaces : la pièce phare de l’album Le Saint-Laurent dure 12 minutes.

Dès la fin des années 1970, André Gagnon conquiert le monde anglo-saxon et sa musique attire l’attention de l’industrie du cinéma. Il signera la trame sonore de Kamouraska de Claude Jutra. Audiogram, son éditeur, ne manque pas de faire remarquer que ses compositions sont marquées par « ses souvenirs d’enfance dans sa région du Bas-Saint-Laurent (Neiges), par ses voyages à l’intérieur du Québec (Charlevoix, Kamouraska), par sa fascination du grand fleuve qui traverse ce pays pour se jeter dans la mer (Le Saint-Laurent). À l’instar de Luc Plamondon, Michel Tremblay et plusieurs autres sur le plan des mots, André Gagnon a créé un vocabulaire musical riche, populaire et unique, né du croisement du classique — voire du baroque — à l’instrumentarium du XXe siècle ».

Le classique sera toujours présent dans sa carrière, par exemple en 1969 dans Mes quatre saisons : des arrangements dans le style baroque de douze classiques de la chanson québécoise, trois titres de Jean-Pierre Ferland pour le printemps, de Félix Leclerc pour l’été, de Claude Léveillée pour l’automne et de Gilles Vigneault pour l’hiver.

Jusqu’à l’opéra

Dans les années 1980, la conquête se poursuit. L’album Impressions est enregistré dans les studios d’Abbey Road et Comme dans un film (1986) permet à André Gagnon d’accéder au rang de vedette en Corée du Sud et au Japon, des contrées qui lui seront très fidèles et auxquelles il dédiera même des albums spécifiques jusqu’à ces dernières années (Towa-Ni, 2007).

Mais André Gagnon, c’est aussi à la fois la musique de La Souris verte à la télévision et celle de l’opéra romantique Nelligan (1990) sur un livret de Michel Tremblay, repris en 2005 avec l’OSM (et préservé en CD) et présenté en janvier dernier au TNM avec Marc Hervieux dans le rôle de Nelligan vieux.

La figure de Nelligan était apparue dans l’œuvre de Gagnon dès 1974 sur la face B de l’album Saga. Il y était revenu en 1976 pour un spectacle de Monique Leyrac. Sa fascination pour Nelligan était telle qu’elle l’a porté à acquérir l’ancienne demeure familiale des Nelligan, près du carré Saint-Louis à Montréal.

Le grand éventail de l’inspiration musicale d’André Gagnon et des genres dans lesquels il a excellé contribuera à son empreinte qui a séduit une large palette d’auditeurs. L’un des plus beaux témoignages, le plus poétique assurément, était, jeudi, signé Klô Pelgag : « André Gagnon. Merci. Cette aura de mystère, de fierté et de musique que tu as semée dans notre famille. Le piano dans la maison, la musique dans le cœur et l’accessibilité du rêve d’en faire notre vie. Ce soir, j’écoute Neiges comme quand j’avais sept ans et que t’étais mon idole. »

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