Prouesse au Festival Bach

La soprano Myriam Leblanc
Photo: Antoine Saito Festival Bach Montreal La soprano Myriam Leblanc

Le Festival Bach entre dans sa dernière semaine. Comme pour les séries télévisées, le streaming sur quebecbaroque.com permet de profiter à volonté, en décalage ou en visionnage boulimique, des concerts passés.

Samedi soir à la Maison symphonique, l’Orchestre du Festival, sous la direction de Jean-Claude Picard, donnait un programme de cantates célèbres : « Jauchzet Gott in allen Landen », BWV 51, pour soprano, « Ich will den Kreuzstab gerne tragen », BWV 56, pour basse et la Cantate BWV 32 pour soprano et basse.

Avec des aigus irradiants et maîtrisant les vocalises, Myriam Leblanc, qui n’avait jamais chanté ni la BWV 32 ni la 51, a su pallier en quelques heures la défection, le matin même, de la soprano initialement prévue. Le sourire après le dernier « Alleluia » de la Cantate BWV 51 en disait long sur la prouesse accomplie en quelques heures qui, à ce niveau, tenait en tous points (qualité, justesse, voix) du pur phénomène.

Montréal à Turin

Dans ce concert, la voix de Myriam Leblanc était plus épanouie (donc mieux captée, car c’est la même chanteuse à quelques jours d’écart !) que dans le récent Pergolèse d’I Musici. Voilà un nécessaire rappel sur la perspective potentiellement déformée et la prudence nécessaire dans le commentaire de captations webdiffusées.

La croix (« Ich will den Kreuzstab gerne tragen ») était plus lourde à porter pour Russell Braun, dont le soutien musculaire semble avoir pâti des mois d’inactivité, engendrant un vibrato envahissant. Mais le timbre et l’impact vocal restent impressionnants. Les chorals finaux des Cantates BWV 32 et 56 ont été chantés en duo par les deux solistes.

Nouveau chef de l’Orchestre symphonique de Trois-Rivières, Jean-Claude Picard dirigeait aussi la 1re Suite orchestrale et donnait raison au Festival d’avoir osé inviter des non-spécialistes de la musique baroque. Nicolas Ellis et Jean-Claude Picard ont partagé un sain enthousiasme.

Dimanche après-midi, Filippo Gorini jouait L’art de la fugue en direct de Turin. Excellente idée : la technologie permet à un festival qui tient à sa dimension internationale d’organiser un événement « hors les murs ».

Gorini, vedette montante du piano (cf. ses disques Beethoven chez Alpha) jouait Bach dans le cadre du Musée national du cinéma de Turin, des écrans diffusant des images de films muets et autres classiques. Ce cadre devenait quasiment la vedette de la diffusion, puisque la caméra nous conviait partiellement à une visite guidée du musée (parfois gauche, cf. les promenades dans le couloir des affiches de films) pendant l’exécution de la musique.

Ce louable et original point de vue s’avère contre-productif, L’art de la fugue n’étant pas une musique décorative accompagnant une « œuvre cinématographique », mais l’une des partitions les plus exigeantes de l’histoire de la musique, qui requiert la plus grande concentration. Par ailleurs, et surtout, malgré une connexion Internet performante, nous avons subi de nombreux sauts et micro coupures sonores, rendant la prestation impropre à la consommation et à la critique.

La rigueur intellectuelle de Gorini transparaissait d’évidence, mais le plaisir à s’y plonger se perdait. Le direct reste un grand risque, souvent bien inutile, en matière de webdiffusions musicales. Le différé rendra à L’art de la fugue de Gorini. Sa stature terrassera peut-être des graves du piano instables en fin d’exécution et les distractions visuelles dans lesquelles le réalisateur tente de nous embarquer.

La piqûre

Alors qu’à partir de mardi nous attendent Serhiy Salov, Andrew Wan, Axel Strauss et Luc Beauséjour, Stéphane Tétreault pour finir, dimanche, avec la Messe en si de Yannick Nézet-Séguin, tous les concerts de la semaine écoulée sont disponibles sur quebecbaroque.com au moins jusqu’au 2 décembre, selon leur date initiale de diffusion.

Jusqu’à mardi, vous pouvez voir le « Bach italien » de la pianiste Anna Saradjian, récital très honorable, avec comme pièces principales le Concerto italien et la 4e Partita, qui vaut par son habile et agréable composition et sa sobriété.

Les Motets sont chantés, avec continuo, par huit chanteurs du Studio de musique ancienne. Nous ne sommes pas des fervents d’un Bach aussi minimaliste, mais la scène de Bourgie ne permet pas de loger davantage de monde. Intimisme et esthétique des lignes vocales remplacent la ferveur des élans.

Priorité de la semaine, l’admirable violoniste Kerson Leong fait peine à voir ainsi privé de public. On se prend à rêver d’avoir au moins quelques membres de familles ou des administrations, voire 25 étudiants, admis à ces tournages pour que les musiciens puissent ne pas « jouer dans le vide ». Cela aurait forcément un effet positif sur les produits artistiques que nous exportons. Vidée de tout (chaises et humains), la salle Bourgie sonne comme une cathédrale. Mais quel artiste ! Ce programme idéal (2e Sonate, Partitas nos 2 et 3, plus la 2e Sonate d’Ysaÿe) nous montre que Kerson Leong est devenu le vrai dauphin de James Ehnes. La solitude absolue d’un tel artiste livrant une telle prestation avec sa petite sacoche oubliée sur scène a quelque chose de presque effrayant dans son aspect post-apocalyptique.

Combien sommes-nous à n’avoir jamais eu aussi hâte de recevoir une piqûre ?

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