Musique classique - L'enfer de Dante

Pour son premier concert à Lanaudière cette saison, demain, Yannick Nézet-Séguin a choisi une oeuvre de Franz Liszt (1811-1886), la Dante symphonie. Cette partition rarement jouée illustre plus que toute autre les rêves et les recherches du compositeur dans l'interpénétration de diverses formes d'art.

Dante Alighieri avait fasciné Liszt dès son plus jeune âge, puisque celui-ci avait assidûment lu La Divine Comédie avec la comtesse Marie d'Agoult, rencontrée en 1833, la mère de ses trois enfants, dont Cosima, future épouse de Richard Wagner. La première expression musicale de l'univers de Dante fut naturellement pianistique, en ces années où Liszt était le virtuose adulé de Paris et de toute l'Europe. Après une lecture de Dante, Fantasia quasi sonata ne sera pourtant finalisé qu'en 1849. À cette époque, Liszt a déjà gagné Weimar, en tant que directeur musical de la cour. Il s'agit d'un tournant dans sa carrière de compositeur, puisque c'est à Weimar que Liszt compose ses oeuvres orchestrales: les treize poèmes symphoniques et deux symphonies.

La Dante symphonie se situe à la croisée de deux types d'influences: les incitations littéraires, qui marquent nombre de poèmes symphoniques (Hugo pour Ce qu'on entend sur la montagne, Goethe pour Tasso: lamento e trionfo, Schiller pour Die Ideale), et la fascination pour le diable, qui s'insinue dans plusieurs des partitions de la décennie 1750, la Faust symphonie (1754), la Dante symphonie (1755-56) et même, selon la passionnante analyse faustienne d'Alfred Brendel, la Sonate en si mineur (1852-53).

Si la Dante symphonie, pour choeur de femmes et orchestre, ne comprend qu'un «Enfer» et un «Purgatoire», c'est que le gendre du compositeur, Wagner, a réussi à persuader Liszt qu'il est impossible pour un simple mortel de décrire en musique le paradis! Liszt s'y résout et achève son «Purgatorio» par un magnificat. Au-delà de la référence littéraire, il faut souligner l'intérêt de Liszt pour la peinture. C'est une peinture qui est le prétexte de la composition du poème symphonique La Bataille des Huns. De même, pour la Dante symphonie, le rêve de Liszt est de pouvoir associer sa musique à un diorama (sorte de panorama circulaire) réalisé à partir d'oeuvres du peintre berlinois Bonaventura Genelli (1798-1868), qui, dans 36 esquisses sur La Divine Comédie, annonce la généreuse emphase d'un illustrateur tel que Gustave Doré. En fait, Liszt aurait voulu également inclure des machines à vent pour simuler les souffles infernaux. Cette «oeuvre d'art totale» ne vit jamais le jour comme Liszt l'avait imaginée. Mais il est assez significatif qu'il ait dédié sa symphonie à un personnage au coeur duquel ce concept sera ensuite très cher: Richard Wagner.

Cette précieuse programmation ne sera pas le seul intérêt de la soirée du 16 juillet, qui nous donnera aussi l'occasion d'entendre pour la première fois au Québec le violoniste âgé de 16 ans, Ryu Goto, le jeune frère de la violoniste Midori (née, elle, en 1971). Ryu Goto, précédé d'une très flatteuse réputation, a fait ses débuts avec orchestre à l'âge de sept ans et a déjà joué sous la direction de Myung-Whun Chung, Vladimir Ashkenazy, Jonathan Nott et Yutaka Sado. Il interprétera la Fantaisie en sol mineur, de Suk, et la Romance en fa majeur, de Dvorák.

- La Dante symphonie de Liszt au Festival de Lanaudière, demain, à 20h. Orchestre métropolitain du Grand Montréal, direction: Yannick Nézet-Séguin. En première partie: Ouverture Carnaval et Romance, de Dvorák, et Fantaisie en sol mineur, de Suk (soliste: Ryu Goto). Réservations: 1 (800) 561-4343.