Le Noël atomisé de Chilly Gonzales

L’album  du compositeur et pianiste Chilly Gonzales s’ouvre avec une  relecture  de <i>Silent Night</i> version bleue.
ANKA L’album du compositeur et pianiste Chilly Gonzales s’ouvre avec une relecture de Silent Night version bleue.

Le compositeur et pianiste Chilly Gonzales lance ces jours-ci un essai intitulé Plaisirs (non) coupables dont la prémisse repose sur son affection pour l’œuvre de la chanteuse Enya, mais qui vire rapidement en traité de philosophie musicale « gonzo ». Il lance aussi le disque A Very Chilly Christmas, interprétations du répertoire de Noël qui, là encore, ne constitue pas pour l’intéressé un plaisir coupable. « Je me suis débarrassé de ce fardeau. Je profite de tous mes plaisirs sans culpabilité ! » dit le musicien, joint chez lui à Cologne, où ne se tiendra pas cette année le weihnachtsmarkt, le traditionnel marché de Noël, en raison de la pandémie.

C’est comme s’il l’avait senti venir, ce Noël gris. Enregistré au printemps dernier, A Very Chilly Christmas (auquel collaborent Feist et Jarvis Cocker) ressemble au sapin de Charlie Brown : dépouillé d’artifices, réduit à sa seule structure mélodique, tristounet, mais touchant. « Je joue ces airs de manière plus intime, et certes plus mélancolique, mais j’espère avoir fait une représentation émotionnellement plus complexe de ces cantiques — quelque chose que je n’arrivais pas à trouver » dans la vaste discographie de musiques du temps des Fêtes. « Je n’ai pas toujours envie d’écouter les versions de Stevie Wonder, disons, lorsque je me sens triste ou mélancolique. J’ai plutôt besoin de ça, une musique qui me fait sentir que je ne suis pas seul avec ma tristesse. »

L’album s’ouvre avec une relecture de Silent Night version bleue : il a transposé l’arrangement original en mode mineur pour lui faire porter de nouvelles émotions. Jouer sur les tons et les sentiments : c’est un des trucs qu’il utilise justement dans ses spectacles pour, dit-il, faire la démonstration du pouvoir de la musique, celui de faire vibrer la corde sensible des gens, et du piano, qu’il utilise pour réduire une œuvre à sa plus simple expression émotive, ce qu’il appelle « atomiser » les chansons.

« Ce qui me fascine, en changeant une composition du mode majeur au mode mineur, c’est de mesurer combien la réaction émotionnelle [du public] est différente. Mais tout le monde reconnaît la forme originale de la mélodie, explique-t-il. Plus est connue la chanson, plus je me permets de prendre des libertés avec elle, justement parce qu’on la reconnaîtra toujours. » Il répète l’exercice avec Silver Bells, fait blueser O Tannenbaum dans un clin d’œil à la version du Vince Guaraldi Trio du classique A Charlie Brown Christmas, et transforme Jingle Bells en lui donnant un petit air de mazurka triste.

Ce disque, assure-t-il, est très lié à ses souvenirs d’enfance, lui qui a grandi à Montréal au sein d’une famille « juive laïque » où, oui, Noël était célébré. « Mes parents voulaient s’assimiler, et je voulais moi-même être assimilé, parce que je voulais aussi des cadeaux. » Jouer ce répertoire, « c’est ma façon de croire en Noël ». Donc de redonner un sens à ces airs qui, croit-il, ont été « corrompus par le capitalisme ».

« J’ai des amis pour qui la musique de Noël est un truc un peu forcé qu’on associe à ces gros entertainers qui font du cash de manière un peu cynique en lançant un disque de Noël, en espérant que leurs versions tourneront dans des pubs et dans les centres commerciaux. J’espère que ma façon de voir ces cantiques offre un point de vue différent, car dans leurs formes originales, ces musiques évoquaient quelque chose de très positif que j’essaie de retrouver. »

« En quelque sorte, ce disque ressemble à mon livre, ajoute Gonzo. Ça pose la question : qu’est-ce que c’est, la musique, lorsqu’elle a une fonction sociale, lorsque l’œuvre compte plus que la gloire de l’artiste qui l’a faite ? Qu’est-ce que c’est, une musique sans ego ? [Dans mon livre], je parle beaucoup d’Enya, de son approche vis-à-vis de sa carrière, de son image d’antistar, et du lien que sa musique a avec les berceuses et la musique folk. Finalement, les cantiques de Noël ne sont pas si différents : c’est souvent des musiques qui sont nées avant le culte de l’image et de l’artiste en tant que génie. Moi, je suis né dans ce culte, je suis le produit de cette culture [moderne]. Or ça me fascine de faire le pont avec une musique tellement ancienne qu’elle existe désormais dans notre inconscient collectif. »

Et pour mettre un peu plus de joie et d’électricité dans notre temps des Fêtes, Gonzales annonce la sortie imminente d’un « mixtape » de Noël, conçu en collaboration avec le compositeur-producteur néo-dancehall anglais Toddla T, ainsi qu’un « Christmas Special », enregistré hier, qui apparaîtra sur le Web peu avant Noël, « parce qu’on ne peut plus donner de concerts ces temps-ci ».

Pour le musicien, le confinement fut une période d’introspection, de réévaluation de ses priorités, une période où il a « été très inspiré, où [il a] fait beaucoup de musique, composé, enregistré, écrit »… Ah oui : il termine aussi ces jours-ci un nouvel album en collaboration avec nul autre que Richie Hawtins, « légende canadienne de la musique électronique », qui a écrit l’histoire du techno minimal sous son pseudonyme Plastikman, album qui pourrait bien être lancé avant la fin du printemps prochain.

Noël sera sans doute plus triste cette année, mais 2021 s’annonce déjà excitante.

A Very Chilly Christmas de Chilly Gonzales est disponible sur étiquette Gentle Threat

Plaisirs (non) coupables, Chilly Gonzales, traduit de l’anglais par Josselin Bordat, Éditions Édito, Montréal, 2020, 91 pages.

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