Abelaïd fait pleurer les coeurs et danser les corps

Les fans d’Adib Alkhalidey  seront sans  doute étonnés d’apprendre  que l’humoriste a la fibre  musicienne. Qu’il affectionne aussi la chanson française  classique.
Valérian Mazataud Le Devoir Les fans d’Adib Alkhalidey seront sans doute étonnés d’apprendre que l’humoriste a la fibre musicienne. Qu’il affectionne aussi la chanson française classique.

Il y a, dans le nom Abelaïd, le tragique et le comique, la noirceur et la lumière, explique l’humoriste, acteur, auteur et réalisateur Adib Alkhalidey, qui lève aujourd’hui le voile sur une autre facette de sa vie artistique. Abel, comme le frère de Caïn, scène de l’Ancien Testament « qui raconte ce qui est probablement le premier meurtre ». Aïd, qui signifie « fête » en arabe, la langue maternelle de l’artiste. « Dans l’histoire d’Abel, on encapsule la violence, la souffrance humaine, les remords, la jalousie, la haine, l’amour. Il y a là-dedans tous les thèmes que j’explore », dit-il à propos de son premier album, Les cœurs du mal. « Et puis, il y a la fête. »

La révélation de l’année du gala Les Olivier 2013, devenue personnalité du petit écran grâce au succès de l’hilarante émission à sketchs Like-moi !, a connu une sorte d’épiphanie il y a quatre ans en travaillant sur son premier court métrage. « C’est alors que j’ai compris que j’étais très à l’aise de créer à l’extérieur du rire — et ça, même si on m’a souvent dit que ce court métrage était drôle. » Ce n’était pourtant pas une comédie : dans ce film, Alkhalidey porte un regard sur une partie de son enfance, « abordant de vrais enjeux, une vraie tragédie ». « À partir de ce projet, j’ai compris que je devrais, un jour ou l’autre, assumer le fait que je ne resterais pas enfermé dans une seule émotion »

Bien que les thèmes soient sombres et l’écriture, mélancolique, et peut-être même tragique, j’ai mis beaucoup d’énergie à faire en sorte que la musique soit rayonnante et porteuse d’espoir 

Ses fans seront sans doute étonnés d’apprendre que l’humoriste célébré a la fibre musicienne. Qu’il affectionne aussi la chanson française classique — l’influence de Brel est patente dans l’interprétation du chanteur à la voix graveleuse, intense et théâtrale. « Le grand trio, Brel, Brassens, Ferré, a changé ma vie, raconte l’artiste. À l’adolescence, je n’écoutais que du rap. Comme une bénédiction, on m’a présenté leurs chansons. Je n’y ai opposé aucune résistance : en 24 heures, je suis passé de la Fonky Family à Brel et Léo Ferré — je t’en parle, j’ai les larmes aux yeux ! Ça a sauvé ma vie :  “Avec le temps, va, tout s’en va…” Quand tu as 16 ans pis que tu ne sais même pas que tu vieillis, que tu ne sais pas ce que ça veut dire, mais que ça te pogne au cœur ! C’est horrible, ce qu’il dit dans cette chanson, mais c’est vrai. Je veux offrir aux gens quelque chose de vrai », dit Alkhalidey, qui a grandi dans une maison où résonnaient les voix des icônes de la grande chanson arabophone Oum Kalthoum et Fairouz.

On découvre surtout sur ce premier disque la part d’ombre du souriant gaillard qui a d’abord connu le succès par le stand-up comique. « Autant c’est une des plus belles formes d’art, le stand-up, celle qui m’a mis au monde, autant je sens qu’on est menottés au rire. C’est comme la constitution du pays de l’humour : si ça ne rit pas, c’est un échec. À partir de là, il devient impossible d’aborder certaines sensations, certains sentiments, certaines émotions. Parce qu’on doit alors quelque chose aux gens. »

Sa réflexion fait écho à un commentaire formulé par l’humoriste Dave Chappelle samedi dernier, lors de son monologue à Saturday Night Live : même s’il dit quelque chose d’important, personne ne l’écoutera à moins que ça se termine par une  punch line. « Moi, je suis en paix avec ça, mais c’est le grand malheur de la comédie, dit Adib. T’es un peu coincé là-dedans. En visitant d’autres formes d’art, tu vois la liberté qui se présente à toi »

Il y a beaucoup d’esprit dans le texte des chansons des Cœurs du mal, mais rien de drôle, ça c’est sûr. « Tout est une question de perspective, dit Adib. Bien que les thèmes soient sombres et l’écriture, mélancolique, et peut-être même tragique, j’ai mis beaucoup d’énergie à faire en sorte que la musique soit rayonnante et porteuse d’espoir », à travers des arrangements organiques et électroniques et des rythmes soutenus pour « que la musique permette au corps de bouger. Je trouvais beau de faire des chansons où le cœur veut pleurer, mais où le corps veut bouger, comme une expression de joie et d’espoir. »

Il est beaucoup question de la famille sur Les cœurs du mal. D’amour, inévitablement. De désillusion, mais aussi d’espoir, surtout, affirme-t-il. « J’y vois de la guérison. Je vois la lumière sortir des textes, même tragiques. […] Il me semble que la vie pour certains est plus joyeuse, plus difficile pour d’autres ; moi, je ne peux pas raconter autre chose que ce que j’ai ressenti. Dans cet album, j’ai choisi les textes qui racontent l’histoire de quelqu’un qui est tombé, qui s’est fait mal, qui s’écroule à l’intérieur de son exploration de l’amour, de la famille. »

Ce n’est pas explicite, souligne Adib, mais le thème de l’immigration occupe une place importante dans l’imaginaire du disque : sa mère est d’origine marocaine, son père, d’Irak. Son amour pour la langue française y est intimement lié : « Je suis le fils d’un réfugié politique irakien qui n’avait pas de papiers et plus de pays. […] Mon père, parce qu’il ne parlait pas le français, trouvait que c’était la plus belle langue du monde. Il m’a encouragé à aimer cette langue. Et j’ai décidé de l’aimer et d’en faire mon pays. J’aime cette langue pour mon père, qui ne l’a jamais parlée. »

Les cœurs du mal d’Abelaïd paraît aujourd’hui sur Spectra Musique.