Roxane Bruneau chante pour chanter

La force  première de Roxane Bruneau, c’est sa capacité à créer des liens avec son  auditoire,  qu’importe que ce soit en chantant ou en riant.
Valérian Mazataud Le Devoir La force première de Roxane Bruneau, c’est sa capacité à créer des liens avec son auditoire, qu’importe que ce soit en chantant ou en riant.

En remportant le premier Félix de sa carrière au Gala de l’ADISQ 2019 grâce à son succès Des p’tits bouts de toi, l’autrice-compositrice-interprète Roxane Bruneau s’imposait alors comme une nouvelle étoile de la chanson populaire québécoise. En remportant le mois suivant un prix lors du Bal des Mammouth de Télé-Québec « parce qu’elle parle d’anxiété et d’orientation sexuelle avec transparence », elle confirmait son statut de personnalité modèle et d’icône gaie. Pourtant, nous dit-elle, c’est l’humour, avant la chanson, qui lui faisait rêver d’être sur scène.

Roxane Bruneau a récemment ajouté un peu plus d’encre à sa collection déjà garnie, nous confie-t-elle : « Je viens de me faire tatouer dans la tête le nom de mon album, Acrophobie », qui signifie avoir la peur des hauteurs.

Elle ne s’attendait pas au succès de Dysphorie, son premier album paru en 2017, écoulé à 40 000 exemplaires, un exploit dans ce marché où le disque a cédé le pas aux plateformes de diffusion sur le Web. « C’est allé plus vite que moi, explique Bruneau. Pour faire une image, j’ai eu l’impression d’être montée très haut, très rapidement. Après, quand t’es en haut, tu ne peux qu’avoir peur de redescendre — que les gens aiment moins le deuxième album, qu’ils se désintéressent de moi. C’est pour ça [le titre de l’album] : j’avais peur de tomber dans le vide. Dans les chansons, on l’entend, je m’adresse directement au public, en leur disant que j’espère qu’il sera encore là. »

La première chanson d’Acrophobie est une introduction présentant la chanson titre suivante, et finalement l’esprit de ce disque de chansons confessionnelles, aussi candides que celles du premier album, mais illuminées, ou surexposées, par le faisceau de la popularité. Sur des accords de violons synthétiques et des ponctions de guitares électriques, l’intro enchaîne un montage d’entrevues données à la télé et à la radio visant à souligner (à traits un peu gras…) combien elle est reconnaissante de l’attention que lui accordent ses fans : « Je viens vraiment des gens, je passe mon temps à les remercier. »

Le phénomène musical Roxane Bruneau est proprement fascinant. Une jeune femme moderne, affirmée et assumée, drôle et curieuse, qui propose pourtant une chanson folk-pop-rock un peu hors de notre époque, ou en tout cas insouciante des tendances de la pop moderne. Bruneau a une image de 2020, mais une musique de 1990. « En ce moment, si t’écoutes les trucs qui se font aux States, les années 1980-1990 reviennent, donc je suis la vague ! » rétorque Bruneau. « Je vais te dire bien franchement : à tous les matins quand je me lève, je me cherche encore un peu. Je ne peux te dire qu’est-ce que je suis, où je vais ou ce que je dégage. Je fais de la musique comme je le pense, ça sort comme ça sort, ça sonne comme ça sonne, pis je m’habille comme je peux, et après, les gens se feront une idée. »

Des sketchs humoristiques

Cette idée, ses fans de la première heure se l’étaient déjà faite avant même de l’avoir entendue chanter : Roxane Bruneau s’est d’abord fait un nom en produisant des sketchs humoristiques sur YouTube, parfois en jouant des personnages, ou simplement en discutant face à la caméra. Elle retape aujourd’hui son studio maison dans le but de recommencer son podcastOn jase pour jaser, durant lequel elle reçoit « des gens intéressants, connus ou pas connus », simplement pour avoir une conversation. « Je suis une raconteuse », dit l’artiste, qui compte 133 000 abonnés sur sa chaîne YouTube (le clip de Des p’tits bouts de toi accumule presque 8,8 millions de visionnements !).

La force première de Bruneau, c’est sa capacité à créer des liens avec son auditoire, qu’importe que ce soit en chantant ou en riant. Elle dit d’ailleurs avoir mis du temps avant « d’assumer la chanson — [Ça me paraissait] beaucoup trop sérieux. [Avant de faire un premier disque], je me cachais beaucoup derrière le clown Roxane Bruneau. C’est plus facile de faire des blagues devant les gens que de s’ouvrir aux gens », ce qu’elle a pourtant vite appris à faire après qu’un producteur de disques a découvert que la sympathique humoriste du Web savait aussi chanter.

Et la piqûre de la musique, elle vient d’où ? « Pour vrai, aucune idée, répond Roxane, du tac au tac. Je pense que ce qui m’a allumé, c’est lorsque, quand j’étais kid, j’ai trouvé la vieille guitare de ma mère et que je me suis mise à la gratter n’importe comment, puis quand ma mère a décidé de me payer des cours. Mais y a pas de chanteurs ou chanteuses qui m’ont fait dire : Oh ! My god, c’est ça que je veux faire plus tard ! Ma mère faisait du ménage en écoutant du Éric Lapointe et du Garou, ce sont les premières chansons que j’ai apprises par cœur ; après, adolescente, je me suis mise à triper sur les Cowboys Fringants. Mais sinon, moi, ce qui me faisait vraiment triper, c’est l’humour. Je me rappelle de Jean-Marc [Parent] — ça, moi, ça me faisait capoter. C’était plus la scène qui m’appelait. » Roxane Bruneau affirme avoir donné trois ou quatre concerts par semaine au cours des trois dernières années.

Acrophobie a bien quelques moments plus légers — cette chanson composée à partir de commentaires de fans et intitulée C’est n’importe quoi (Oulalala) —, mais c’est surtout le côté plus mélancolique et douloureux de Bruneau qui se révèle sur cet album qui marque un certain progrès sur le plan des orchestrations, une touche plus moderne et électronique. « J’ai de la misère à parler du soleil et du beau temps quand je fais de la musique ; c’est pour ça que je dis que Roxane Bruneau, c’est deux pôles : l’humour, et la musique. Et la musique, c’est mon côté plus sombre. »

 

À voir en vidéo

Acrophobie paraît vendredi, via Disques Artic