Les coups de circuit de Stéphane Venne

Un «hit», c’est un «hit», et s’il y a un terme pour définir le métier qui a fait la gloire de Stéphane Venne, ce serait idéalement ce mot anglais: «hitman». Presque au sens de tueur à gages.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Un «hit», c’est un «hit», et s’il y a un terme pour définir le métier qui a fait la gloire de Stéphane Venne, ce serait idéalement ce mot anglais: «hitman». Presque au sens de tueur à gages.

Belle idée. En guise de doux retour à la scène, le Théâtre de la Ville à Longueuil propose « L’histoire de mes chansons », une série de quatre « spectacles entretiens ». Beau programme : conversation menée par Monique Giroux avec un parolier célébré, performances d’interprètes choisis. Ça devait se faire devant un public parsemé. Zone rouge oblige, ça se fera finalement pour les caméras seulement, avec accès virtuel chaque jeudi soir de novembre. En parallèle, Le Devoir propose quatre entrevues en autant de semaines. Cette semaine, Stéphane Venne, accoucheur de hits en série.

Ne parlez pas des paroles à Stéphane Venne.À tout le moins, pas des paroles pour elles-mêmes, séparément. Ça le hérisse. Dans le mauvais sens des poils blancs de son collier de barbe. Poète ? À d’autres ! Chansonnier ? Il a essayé, les premières années, le temps « de l’auto-soulagement », comme il l’écrit dans le livret de l’exemplaire compilation Le temps est bon. Les grands succès de Stéphane Venne, un CD de 1998 qui mériterait une réédition et une version en vinyle. D’autant que c’était avant 2003, avant la fameuse fournée de Star Académie qui relança et propulsa Et c’est pas fini par-dessus les estrades du champ centre. Tout un hit. Un coup de circuit, deux fois avec la même balle.

Un hit, c’est un hit, et s’il y a un terme pour définir le métier qui a fait la gloire de Stéphane Venne, ce serait idéalement ce mot anglais sorti du Brill Building, de Tin Pan Alley et Denmark St., les rues des fabricants de succès de palmarès et leurs éditeurs, un mot qui sied autant à Neil Diamond qu’aux tandems à la Bacharach-David : hitman. Presque au sens de tueur à gages. Stéphane Venne a fait des chansons qui tuent, que les Renée Claude, Isabelle Pierre, Emmanuelle, Nicole Martin, Marie-Élaine Thibert et Pierre Lalonde ont mitraillées sur les ondes et dont les douilles, platinées, sont dans nos mémoires collectives. Inaltérables.

Tu, nous, ils

Dans le nombre, beaucoup de chansons se conjuguent au nous, justement : C’est notre fête aujourd’hui, Demain nous appartient. Ou alors au tu, destinées à toute une planète d’individus : Un jour, un jour, Tu trouveras la paix. Ou encore au ils, carrément : Le début d’un temps nouveau, Il était une fois des gens heureux. Au je ? Minoritaires. « Je pense que ce que j’ai réussi, c’est à sortir de la logique circulaire des auteurs-compositeurs-interprètes, lesquels, fatalement, parlent d’eux-mêmes, écrivent pour leur voix. Dès que je cesse de faire ça, mes yeux se tournent vers dehors. Qu’est-ce qu’il y a dehors ? Et là, ça dépend de ce que je vois, de qui je rencontre. »

Ça peut être chacun des Québécois, comme dans le fabuleux thème publicitaire qu’il fournit à Pepsi, C’est dans la tête qu’on est beau. « Je décris, moi. Je disais tout le temps à mes chanteuses : “Arrête de me conter ta vie, conte LA vie !” »

« Dans Le tour de la Terre, c’est l’histoire d’une jeune femme qui décide de partir à la découverte du monde et qui dit à son chum qu’elle reviendra quand ça lui tentera. C’est une chanson féministe qui l’est sans dire qu’elle l’est. Elle ne réclame pas sa liberté, elle la prend. » C’est Renée Claude qui porte la chanson en 1969, et elle l’incarne parfaitement.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Stéphane Venne

De la même façon qu’Isabelle Pierre avait la voix ample qu’il fallait pour embrasser Les enfants de l’avenir ou qu’Emmanuelle avait le registre nécessaire pour aller aussi haut que le refrain d’Et c’est pas fini le demandait, Stéphane Venne incluait toujours l’interprète dans son équation, avec les paroles, la mélodie, la structure, l’arrangement, la réalisation.

Dans Le frisson des chansons, à travers les 500 pages de cet « essai de définition d’une bonne chanson » (Stanké, 2006), Stéphane Venne dit et redit qu’une chanson est un tout, à la fois artisanat, jeu d’assemblage et… pure magie défiant toute explication. « Quand tu écoutes la série Deconstructing… sur YouTube, où tu peux entendre les chansons des Beatles piste par piste, chaque instrument séparément, les cordes toutes seules dans Something, par exemple, ou les harmonies de George avec Paul, tu comprends que tout est bon séparément, mais que le grand frisson se produit quand tu écoutes l’ensemble, au final. »

La ligne rouge

« Quand un peintre trace une ligne rouge, faut pas lui demander ce qui est important, la ligne ou le rouge. C’est une ligne rouge, c’est tout. Est-ce qu’elle a affaire dans le tableau ? C’est ça, la question. Et ça, tu le vois, tu le sens. C’est pareil pour les phonèmes sur les notes dans une chanson. Tu ne sépares pas le texte de son ensemble musical total, parce que la chanson est un art acoustique. C’est sur cette base-là que j’ai rompu avec Pauline Julien, car elle voulait avoir les textes avant que la toune soit finie. Pour elle, c’était ça, l’important. Le texte. C’était une chanteuse à texte. Mais moi, je ne faisais pas de chansons à texte. Je faisais de la chanson populaire. Des hits de qualité, c’est ça que je visais. »

Je pense que ce que j’ai réussi, c’est à sortir de la logique circulaire des auteurs-compositeurs-interprètes, lesquels, fatalement, parlent d’eux-mêmes, écrivent pour leur voix. Dès que je cesse de faire ça, mes yeux se tournent vers dehors. Qu’est-ce qu’il y a dehors ? Et là, ça dépend de ce que je vois, de qui je rencontre.

 

Et Stéphane Venne, qui adapta Penny Lane en français pour les Sinners en 1967, de revenir à ce qu’il appelle son « cours Beatles 101 » : « Une des grandes humiliations de ma vie, c’est quand [l’album] Sgt. Pepper’s [Lonely Hearts Club Band] est sorti. J’ai acheté le disque et, en m’en revenant, dans l’autobus, j’ai lu les paroles qui étaient au verso [une première dans l’histoire du rock] et je me suis dit que c’était les paroles les plus plates que j’avais jamais lues. Jusqu’à ce que j’arrive chez moi et que j’écoute le disque. Et là, je me suis dit : “Oh shit ! C’est les meilleures paroles que j’ai jamais entendues.” »

Et ses paroles à lui ? « Ça ne s’est jamais pris pour de la grande poésie, mes textes, même si j’avais un très gros ego. C’était pas le but. Le but, c’était que le public vibre. Et ça, j’ai eu le bonheur d’avoir provoqué et vécu ça, le fameux frisson. »

L’histoire de mes chansons

Quatre grands spectacles entretiens avec Clémence DesRochers, Jean-Pierre Ferland, Stéphane Venne et Yvon Deschamps. Diffusions sur la plateforme lepointdevente.com. Tous les jeudis, à partir du 5 novembre.