«À la Ô Terre»: la bonne étoile de Population II

Farci de  références  variées, le son de Population II rend ardu son étiquetage. Le groupe montréalais est composé de Tristan  Lacombe à la guitare et au  clavier, de  Pierre-Luc  Gratton à la voix et à la batterie ainsi que de  Sébastien  Provençal  à la basse.
Marie-France Coallier Le Devoir Farci de références variées, le son de Population II rend ardu son étiquetage. Le groupe montréalais est composé de Tristan Lacombe à la guitare et au clavier, de Pierre-Luc Gratton à la voix et à la batterie ainsi que de Sébastien Provençal à la basse.

Les bonnes nouvelles se font rares sur la scène musicale par les temps qui courent, celle-là fera donc du bien : enfoui pendant dix ans dans l’underground montréalais, le groupe rock psychédélique Population II émerge avec un puissant album intitulé À la Ô Terre, à la fois un jeu de mots — « à la hauteur » — et un clin d’œil à la verve de l’Infonie de Raoûl Duguay et Walter Boudreau. Or, ce premier l’album de chansons en français paraît sur le label californien indépendant Castle Face Records, référence mondiale du rock garage et psychédélique, destinant le trio à une reconnaissance internationale.

Farci de références, le son de Population II défie les étiquettes : « Honnêtement, on est des éponges à musiques, tente de résumer le bassiste Sébastien Provençal. On aime autant le jazz que le rock, que le punk, que le rock psychédélique allemand… Je n’ai jamais réussi à trouver un terme pour décrire ce qu’on fait, mais disons que rock psychédélique, ça colle. »

C’est encore court. On entend aussi du rock progressif dans les structures sinueuses des chansons de Population II, du stoner rock dans la pesanteur des timbres de guitare, du blues crotté dans les accords, ainsi que l’intérêt certain que les trois musiciens portent à la recherche sonore. Tout est question de nuances, dans les contrastes entre la voix, légère et aiguë, du batteur Pierre-Luc Gratton et les grooves poisseux des chansons, dans l’apparition d’instruments inattendus (saxophone, harpe, orgues) sur l’album, dans la succession de chansons presque suspendues dans le temps (fascinante Attraction !) et de tornades de guitares et de cymbales (À la porte de demain).

Le nom du groupe rend hommage au mythique premier album solo (paru en 1970 et considéré comme précurseur du stoner rock et du doom métal) du guitariste Randy Holden, pionnier de l’acid rock californien, mais Population II est d’abord une sorte de condensé d’un tas de belles obsessions musicales typiquement québécoises comme le prog rock des années 1970 et le métal. On a d’ailleurs envie de les présenter comme le nouveau Sloche — en plus heavy, plus dépouillé, mais tout aussi psychédélique. « Une comparaison qu’on prend très bien, affirme Pierre-Luc. Avec la résurgence du vinyle il y a une douzaine d’années, on s’est mis à réécouter tous ces bons vieux groupes québécois, Sloche, Octobre, en essayant de comprendre comment ils fabriquaient leurs sons » et de tenter de les moderniser, à leur manière.

Les lignes de basse sont fantastiques, les solos de guitare arrachent ; or, c’est la qualité de l’enregistrement de À la Ô Terre qui donne tout le lustre au répertoire du groupe. Un travail d’Emmanuel Éthier, « le » réalisateur de l’heure, qui transforme le rock québécois en or — lundi dernier, Éthier a d’ailleurs remporté le Félix de la réalisation de disque de l’année, conjointement avec P’tit Belliveau, pour son album Greatest Hits vol.1.

La cour des grands

Incidemment, Éthier a aussi intéressé les gens de Castle Face Records au travail de Population II, comme le raconte le guitariste et claviériste Tristan Lacombe : « Avant l’album, on avait lancé deux EP, mais c’est surtout grâce à nos concerts, principalement à Montréal, qu’on s’est fait remarquer. La connexion avec Castle Face, on la doit à Emmanuel : alors qu’on finissait d’enregistrer l’album avec lui, on discutait des labels avec lesquels on aimerait travailler pour le sortir, et Castle Face était en haut de notre liste. Emmanuel a dit : “ Ah ouais ?”, puis il a juste envoyé notre disque à John Dwyer », cofondateur du label.

Or, Éthier et Dwyer se connaissaient depuis l’automne 2017, lorsque le groupe Chocolat — Éthier en fait partie et en a réalisé les albums — a joué en première partie du groupe Oh Sees de l’Américain, à POP Montréal. « Oh Sees venait tout juste de lancer son album Orc, si je me souviens bien, abonde Sébastien. Je crois que John était vraiment fan de Chocolat, alors les deux ont tissé des liens. On a été vraiment surpris de sa réaction : une heure après avoir reçu notre album, John nous a soumis une offre. »

Disons alors que John Dwyer sait reconnaître le talent lorsqu’il passe entre ses oreilles, « mais aussi qu’il y a un élément de curiosité dans le fait de signer le premier groupe francophone du label ». La langue les distingue, mais leur son aussi se démarque de celui des autres artistes de Castle Face Records — Population II est plus près du son pesant des Australiens de King Gizzard & The Lizard Wizard que de la chanson garage de Ty Segall, par exemple.

« Sur le plan de la composition, nos chansons ne sont pas aussi concises que celles des artistes plus rock garage du label, estime Tristan. C’est parce qu’on compose de manière démocratique : la plupart du temps, Seb arrive avec une ligne de basse, une idée, puis chaque musicien improvise à partir de ça jusqu’à ce qu’on trouve une chanson. Ça paraît dans le résultat, on entend que notre son est très libre. » Les textes de Pierre-Luc sont puisés à la même source : « J’ai une écriture spontanée, je n’ai jamais de textes déjà préparés avant qu’on ait trouvé la musique. »

S’il y a un thème central aux chansons, croit Tristan, c’est celui de l’introspection, « et on parle de rêve, aussi ». Le nom Population II a de plus une référence astronomique : « On parle alors d’une “ population d’étoiles ”, la « population II », regroupant des étoiles plus vieilles qui ont consumé la majorité de leurs métaux. Elles sont là dans le ciel, mais pas aussi brillantes. J’aime bien l’idée que ces étoiles existent, mais qu’elles n’ont pas la chance de briller autant que les autres. »

À la Ô Terre de Population II paraîtra le 30 octobre chez Castle Face Records.

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