Quand la vie des artistes se met à tanguer

Le pianiste François-Frédéric Guy
Photo: Caroline Doutre Le pianiste François-Frédéric Guy

François-Frédéric Guy est pianiste. Il y a quelques jours, il aurait dû se produire à Montréal. Il s’est plutôt retrouvé en quarantaine à Hong Kong pour deux concerts qui, finalement, n’ont pas eu lieu. Que nous enseignent ces coups étranges du destin au cœur de vies de musiciens en train de basculer ?

« Ce qui est fatigant, et un peu dramatique psychologiquement, c’est qu’on souffle le chaud et le froid. Beaucoup de concerts sont annulés, d’autres sont maintenus puis annulés. On ne sait plus quoi faire. On se laisse ballotter par la vie. »

François-Frédéric Guy n’avait pas une propension particulière à exposer sa vie, mais nous l’avons convaincu de témoigner lorsque nous avons su que son intégrale desconcertos pour piano de Beethoven à Hong Kong avait périclité quelques heures avant la première répétition. Car, pour en arriver là, il s’était astreint à une stricte et finalement inutile quarantaine. Retour sur son mois d’octobre peu ordinaire, mais singulièrement révélateur d’une nouvelle réalité.

Feuilles d’automne ou bracelet ?

François-Frédéric Guy ne verra pas les couleurs de l’automne québécois. « Je devais être à Montréal les 11 et 14 octobre pour participer à une intégrale des concertos de Beethoven avec Christoph Eschenbach. On était trois pianistes, Christian Zacharias, Martin Helmchen et moi-même, pour le 1er et le 4e », nous raconte le pianiste français.

Ces concerts faisaient partie du programme de l’OSM qui n’a jamais été publié. En fait, ils ont sauté avant l’été. « Au moment où Montréal a été annulé, je me suis retrouvé sans le moindre concert en octobre. »

C’est en septembre que Jaap van Zweden, directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Hong Kong, a dû renoncer à l’idée de présenter la 9e Symphonie et Fidelio de Beethoven. « J’ai accepté deux concerts, une intégrale des concertos de piano que je dirigerais du piano », nous dit François-Frédéric Guy. « Je l’ai su dans la troisième semaine de septembre, huit jours avant de partir. Point intéressant : comme je n’avais plus de concerts, j’étais libre pendant trois semaines pour donner deux concerts en faisant 14 jours de quarantaine ! Moins on a de concerts, plus on a de chances de glaner des engagements nécessitant une quarantaine. C’est complètement fou ! »

L’enfermement deux semaines dans une chambre a été difficile à vivre psychologiquement. Même si je n’ai manqué de rien et que les conditions étaient luxueuses, il fallait une assez grande force intérieure pour organiser le travail et la journée, afin de ne pas tomber dans une routine anxiogène.

 

Arrivé à Hong Kong, le pianiste se retrouve dans un hôtel attribué par le gouvernement pour le passage de tests. « Si on est négatif, c’est très positif, si j’ose dire, car là commence la vraie quarantaine dans un autre hôtel. » Mais comment des pianistes peuvent-ils faire une quarantaine ? « La direction de l’orchestre avait fait l’impossible. J’étais logé dans un des meilleurs hôtels de la ville et deux chambres contiguës et communicantes m’avaient été réservées : l’une pour dormir et l’autre pour travailler, le lit de la seconde chambre ayant été remplacé par un piano droit muni d’un système silent, permettant de travailler 24 heures sur 24. »

C’est là que François-Frédéric Guy a vécu le « sentiment psychologiquement déstabilisant » d’avoir une « clé à une seule entrée ». « Je ne pouvais entrer qu’une fois dans la chambre pour ne plus en sortir pendant 14 jours. Un bracelet électronique avec une application permettait de vérifier plusieurs fois par jour que je me trouvais dans le périmètre de la quarantaine qui avait été scanné en arrivant dans la chambre. » « C’est vraiment drastique ! » commente le pianiste dont les repas étaient déposés devant la porte, sans contact avec le personnel, et qui faisait son propre ménage. Il est parfois intéressant de voir comment cela se passe ailleurs pour, peut-être, trouver le bon moyen terme entre la coercition et la goguenarde et inconséquente tolérance. Le nombre de nouveaux cas journaliers à Hong Kong oscille entre 0 et 20 depuis un mois.

Schémas pour une vie future

Au bout du compte, tous ces sacrifices n’ont servi à rien. Juste avant les répétitions, un musicien de l’orchestre a contracté la COVID et tout l’orchestre a été mis en quarantaine. « Et dire que si j’avais fait ne serait-ce que 10 minutes de répétition, j’aurais enchaîné une autre quarantaine », songe François-Frédéric Guy. Pas question non plus, après annulation, de jouer des sonates : le bâtiment a été évacué, désinfecté et fermé pour 14 jours.

Combien de fois par an le pianiste pourrait-il s’astreindre à un tel régime ? « Une quarantaine n’est possible que si l’on peut travailler son piano. C’est intégré par tous les grands orchestres, mais cela va leur coûter très cher. » Malgré cela, François-Frédéric Guy le reconnaît : « L’enfermement deux semaines dans une chambre a été difficile à vivre psychologiquement. Même si je n’ai manqué de rien et que les conditions étaient luxueuses, il fallait une assez grande force intérieure pour organiser le travail et la journée, afin de ne pas tomber dans une routine anxiogène. » Réseaux sociaux et appels vidéo lui ont permis de se plonger avec bonheur dans le travail. Mais, au bout du processus, l’annulation brutale après avoir surmonté un tel isolement a été « une affreuse et très démoralisante déception ».

Pour François-Frédéric Guy, la période actuelle peut amener un changement radical dans la gestion de la planification : « À notre époque, où l’on avait l’habitude d’aller d’Europe en Asie en une demi-journée même pour un seul concert, il faut désormais s’habituer à un temps et à un rythme différents, un peu comme dans le passé lorsqu’on prenait le bateau au Havre pour rejoindre l’Amérique. On partait trois semaines pour quelques concerts ! »

Il voit aussi un changement dans la préparation des artistes afin d’être parés à toute éventualité ; une nouvelle réactivité dans un métier très planifié. « Nos saisons sont préparées deux ou trois ans à l’avance, mais la réactivité nous a toujours permis d’avoir des concerts en plus. C’est d’ailleurs ce qui m’est arrivé à Montréal quand je suis venu jouer la première fois avec Kent Nagano. Jean-Philippe Collard a annulé le 5e Concerto de Saint-Saëns et je l’ai remonté en quatre ou cinq jours. C’était déjà de la réactivité. Et cela a noué une belle relation entre l’OSM et moi. » Dans les prochaines années, « cela va devenir la règle » : « Il va falloir avoir beaucoup de répertoire dans les doigts, être capables de prendre les risques de remonter en quelques jours la plupart de nos programmes parce qu’il va y avoir des occasions à saisir absolument, car il faut quand même vivre et continuer à jouer. »

En effet, comme le souligne François-Frédéric Guy : « Il faut bien se rendre compte que nous avons perdu 90 % de nos revenus. Les gens pensent que nous sommes aidés, mais ce n’est pas le cas. C’est une année terrifiante. » En France, les institutions ont, comme ici, raflé la mise des aides publiques. « Je suis le premier à saluer les gouvernements qui aident les institutions, car sans institutions, il n’y a plus de concerts. Mais les artistes, travailleurs indépendants, n’ont pas de salaire fixe et on considère que ce sont les aléas du métier. Ils ont perdu leurs revenus, mettant en péril leur vie personnelle. C’est notre vie, les prêts pour nos maisons, pas juste un concert en moins pour une institution. » Dans son cas personnel, comme il a une image de grand beethovénien français, l’impact est particulièrement rude : « C’était l’année Beethoven, la meilleure année depuis que je fais ce métier. J’étais au maximum des concerts que je pouvais donner et tout d’un coup, c’est comme si on appuyait sur un bouton d’ordinateur et que tout s’effaçait d’un coup. C’est effrayant. »

Pour la suite des choses, François-Frédéric Guy, voit « deux prochaines saisons très chaotiques. On va vivre au jour le jour au rythme d’annulations de collègues qui ne vont pas pouvoir faire certaines choses, au rythme, aussi, de l’annulation de nos propres concerts par des mesures gouvernementales. Nous devrons aussi nous adapter. Je vais me présenter pour un poste d’enseignant dans une haute école très réputée à Bâle en Suisse. Ce sera la première fois depuis 15 ou 20 ans. Il faut essayer de survivre et de faire des choses intéressantes, être ouvert à toutes les propositions à partir du moment où c’est du haut niveau et où l’on garde sa dignité. »

Mais la conclusion est lapidaire : « Nous devons être de plus en plus prêts à faire face à ces situations, car c’est loin d’être fini. »