«Juvenile»: les émotions dansantes de CRi

Il n’a fallu que sept ans pour que Christophe Dubé se hisse parmi les meilleurs espoirs de la scène électronique montréalaise, évoluant aux côtés des Robert Robert, Ouri, Ryan Playground / TDJ et autres fraîches pousses locales.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Il n’a fallu que sept ans pour que Christophe Dubé se hisse parmi les meilleurs espoirs de la scène électronique montréalaise, évoluant aux côtés des Robert Robert, Ouri, Ryan Playground / TDJ et autres fraîches pousses locales.

Ces jours-ci, Christophe Dubé, alias CRi, a envie de développer un projet de musique ambient : « Ça fait longtemps que j’ai envie de faire ça et il me semble qu’en temps de pandémie, ce serait le bon moment, dit-il. Les gens ont besoin de réconfort. » D’ici à ce que ce projet voie le jour, ils en trouveront, du réconfort, dans les mélodies de Juvenile, son premier album paraissant sur le label britannique Anjunadeep. Un disque pop maquillé de house à l’anglaise et de breakbeats bondissants qui marque pour le compositeur électronique montréalais la fin d’un chapitre et le début d’un nouveau.

Juvenile paraît comme prévu, et tant pis pour la tournée : « C’est ce qui est vraiment triste dans l’histoire, c’est de ne pas pouvoir être en lien avec les gens, déplore CRi. Je sais que je suis extrêmement privilégié de faire ce que je fais, il y a même une partie de moi qui se sent utile en ce moment de crise. Mais je n’ai plus de contacts avec personne. On dirait que mes seules interactions, le seul retour que j’ai sur le travail que je fais, ça se fait en ligne. »

L'album «Juvenile» de CRi

« Il me manque la dimension humaine de mon travail — voir, en vrai, ce que ma musique leur fait comme effet, si elle a du sens. Je fais de la musique pour m’exprimer, mais aussi pour aussi entrer en contact avec les gens. » Comme il le faisait le 14 décembre dernier, à Londres. Une soirée immenseorganisée par le label Anjunadeep fondé par le trio Above & Beyond pour en célébrer le 20e anniversaire au club Printworks. « Un show fou, il devait y avoir 7000 personnes », se rappelle CRi, l’une des têtes d’affiche de la « dark room », qui se sent bien accueilli par les administrateurs de ce label qu’on associe aux courants trance et au house progressif : « C’est-à-dire qu’il y a plein de microscènes à l’intérieur même du label, mais de manière générale, ils font de la dance music quand même très émotive — bon, je sais que ça ne veut rien dire, disons alors qu’il y a un côté très mélancolique, cinématographique presque, à la musique qu’ils lancent. […] On est davantage dans la contemplation, à travers la danse. »

Juste description du son d’Anjunadeep à laquelle souscrit CRi : « C’est sûr qu’il y a une partie de mon projet qui est dance, qui est pop aussi, et qui est quand même très mélancolique. Les gens me disent souvent : “Ah !, ta musique vient vraiment me chercher, elle me fait du bien, ou me rend nostalgique…” Je pense que, sur cet aspect-là, je fitte avec Anjunadeep. »

Souvenirs d’adolescent

Il n’a fallu que sept ans pour que Dubé se hisse parmi les meilleurs espoirs de la scène électronique montréalaise, évoluant aux côtés des Robert Robert (il collabore à la chanson Rainfall), Ouri, Ryan Playground / TDJ et autres fraîches pousses locales. C’est sa touche house qui le distingue, évocatrice et harmonieuse, un pied dans les sonorités des années 1990, un œil lorgnant l’esthétique house, garage et pop d’un Jamie XX, et cette capacité à rendre dansants et universels des sentiments profonds et intimes.

Car, malgré ses rythmiques dance, house et breakbeat, malgré l’underground de la scène dont émerge aujourd’hui CRi, c’est bien de pop qu’il est question sur Juvenile : « Absolument, et c’était l’intention », confirme le musicien, qui a senti que sa session d’enregistrement avec Jesse Mac Cormack et les deux excellentes chansons que celle-ci a produites — Never Really Get There et Faces — l’aiguillaient vers un tel album : « Il y avait des notions de chanson pop, avec des ponts, des pauses, des hooks clairs, et à travers la création de ces deux-là, j’ai trouvé un hybride [entre pop et house] cool et intéressant. Les chansons suivantes, je les ai créées en pensant à ça. »

Il y avait des notions de chanson pop, avec des ponts, des pauses, des hooks clairs, et à travers la création de ["Never Really Get There et Faces"], j’ai trouvé un hybride [entre pop et "house"] cool et intéressant

 

Et à ces autres exemples d’hybrides cool qui ont façonné le musicien qu’il est aujourd’hui, confirme Christophe. « La musique que j’écoutais ado : Moby, les Chemical Brothers, Fatboy Slim, tous ces trucs qui ont compté pour moi », dit-il en comparant le son de sa chanson Friends in Secret à celui du Moby du populaire album Play (1999). « Ça avait du sens pour moi que mon premier album trouve sa source d’inspiration dans l’époque qui a formé la personne et le musicien que je suis aujourd’hui », évoquant dans cette réponse le choix du titre de l’album, Juvenile. Sans accent, « parce que c’était important d’avoir un mot qui se dise en anglais comme en français, mais aussi pour exprimer l’état d’esprit dans lequel cet album s’est fait, avec une légèreté, une naïveté, une spontanéité, comme lorsqu’on était adolescents ».

Et de toutes les influences auxquellesCRi rend hommage sur Juvenile, une importe plus que les autres : celle de Daniel Bélanger, qui prête même sa voix à la chanson Signal — par ailleurs très « mobyesque », dans la rythmique langoureuse et les orchestrations de synthétiseurs.

« Bélanger, c’est mon idole, l’artiste que j’ai le plus écouté de toute ma vie, confesse-t-il. Mon père en a toujours écouté, ma mère aussi, j’ai plein de souvenirs d’enfance et d’adolescence liés à sa musique. » L’an dernier, il reprenait sa chanson Fous n’importe où (de l’album Rêver Mieux, 2001), une collaboration avec Charlotte Cardin destinée à une publicité télévisée devenue succès radiophonique. Que l’auteur-compositeur-interprète original a visiblement appréciée : « Un jour, je lui ai simplement écrit un courriel : “Ça te tente qu’on collabore ?” En envoyant le message, je me disais que c’était impossible qu’il me réponde… Il l’a fait en cinq minutes. Daniel a toujours cette bonne et simple façon de répondre, il reste encore pour moi quelqu’un de mystérieux… Il m’a simplement écrit : “Je n’en pense que du bien”. »

Juvenile

CRi, Anjunadeep