Pierre, le Petit Prince et nous

Le chef d’orchestre Nicolas Ellis, le compositeur Éric Champagne et Lorraine Pintal, la directrice artistique et générale du TNM
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le chef d’orchestre Nicolas Ellis, le compositeur Éric Champagne et Lorraine Pintal, la directrice artistique et générale du TNM

Le Théâtre du Nouveau Monde et l’Orchestre Métropolitain s’unissent pour deux projets qui nous ramènent à l’enfance, mais ont des résonances bien au-delà. Pierre et le loup et Le Petit Prince sont réunis à quelques jours d’écart, tous deux en diffusion en ligne. « Chaque découverte est une étape menant Pierre à devenir un adulte affranchi. C’est ce qui explique que Le Petit Prince suive de si près : c’est le même genre de récit, avec ce Petit Prince qui voyage d’un astéroïde à l’autre, apprivoise des êtres étranges et découvre l’amour et l’amitié. C’est cela qui m’a encouragé à les présenter le même mois : je voulais faire en sorte que Le Petit Prince réponde à Pierre et le loup, et vice versa », nous explique Lorraine Pintal.

La diffusion en ligne des spectacles, du 16 au 25 octobre pour Pierre et le loup et du 30 octobre au 8 novembre pour Le petit prince, a infléchi la nature des spectacles. « Nous sommes dans la simplicité, parce que lorsque nous avons su que les salles seraient fermées, nous avons orienté le travail vers les caméras pour rendre les choses plus dynamiques et permettre à l’oreille de savourer la musique et les voix des acteurs », résume la directrice du TNM qui assure la mise en scène de Pierre et le loup.

« Sophie Cadieux, qui met en scène Le Petit Prince, se dirige aussi vers un travail davantage tourné vers la captation », confirme Lorraine Pintal. « Mais je le redis à qui veut l’entendre, ce n’est pas l’âme du théâtre : on trouve des soins palliatifs. Cela dit, je suis heureuse que nous arrivions à diffuser des produits artistiquement très léchés », se réjouit-elle.

Une fable sur l’autonomie

Pour Lorraine Pintal, l’association avec l’OM tombe à pic. « Yannick Nézet-Séguin m’avait demandé si la salle du TNM permettrait d’enregistrer des concerts et comme nous sommes en train de restructurer le calendrier, j’ai répondu que cela nous ferait très plaisir d’accueillir l’Orchestre Métropolitain. C’est de là qu’est partie l’idée des concerts théâtre. »

Pierre et le loup, partition « qui a bercé nos enfances et nos adolescences », semblait s’imposer, mais d’une manière différente aux yeux de Lorraine Pintal. « J’ai tout de suite vu l’occasion de ne pas faire comme dans toutes les versions. Plutôt que d’avoir un narrateur ou une narratrice, j’ai pensé qu’il serait intéressant que chaque personnage soit incarné par un acteur différent. Nous nous retrouvons donc avec six comédiens et cinq musiciens, la proposition musicale étant une adaptation pour quintette à vent. »

Cette adaptation permet de donner davantage de mouvement à l’ensemble. « Je me suis permis de travailler davantage les caractères, les personnages, bref de théâtraliser un peu afin qu’il y ait davantage d’action dramatisée. » Lorraine Pintal ne s’égarera pas dans le lyrisme. Elle restera dans le symbolisme et plus précisément dans une forêt.

Lorraine Pintal voit Pierre et le loupcomme un « récit initiatique » : « Pierre sort de chez lui, s’affranchit de toutes les menaces et réussit à vaincre le loup soviétique. Nous ne voulons pas occulter le côté conte musical, mais il y a une portée politique dans l’œuvre de Prokofiev. Donc, quand les chasseurs arrivent, nous dramatisons davantage et soulignons le triomphe du petit garçon aventurier un peu rebelle qui réussit à acquérir une certaine liberté. »

La mise en scène restera très stylisée, et pour cause : « Comment arriver à faire du réalisme dans Pierre et le loup sauf à faire jouer les personnages par des animaux ? » s’amuse Mme Pintal, qui se plaît à souligner la « virtuosité dans la manière de marier les voix et les instruments et d’orchestrer un jeu d’ensemble ». Mais le pari porte ses fruits à ses yeux, et au-delà de la musique « d’une beauté réconfortante » de Prokofiev : « Je suis très agréablement surprise de la manière dont les choses s’imbriquent : tout se passe comme si Pierre pénétrait dans une forêt enchantée et découvrait le monde magique du langage des animaux et de la musicalité liée à leurs émotions. Et ce monde enchanteur a une portée un peu politique. »

Un Petit Prince philosophe

D’après les éléments dévoilés par Lorraine Pintal, il y aura un apport de la vidéo dans Le Petit Prince, Sophie Cadieux ayant choisi la projection de dessins, alors que Pierre et le loupmisera davantage sur les lumières.

Le Petit Prince est un projet musical récent confié à Éric Champagne. Il s’agit d’une commande d’un ensemble suisse. « Cela a été créé il y a deux ans à Berne en tant que spectacle pour les écoliers, ce sera la première francophone au TNM », nous confirme le compositeur.

Les circonstances de la création ont eu une influence majeure sur la configuration de la partition. « En Suisse, le quintette à vent était aussi acteur dans le spectacle. La musique est donc davantage une musique d’intermède et de liant entre les scènes puisque les protagonistes ne pouvaient pas jouer la musique et le théâtre en même temps. » Au TNM, la répartition des tâches sera plus classique, avec les musiciens d’un côté et les acteurs (Renaud Lacelle-Bourdon, Fayolle Jean, Sophie Desmarais, Jean‐François Casabonne, Benoît Brière et Vincent Andres Trelles Turgeon) de l’autre. Aucune musique additionnelle n’a été composée pour le spectacle montréalais, « mais avec Sophie Cadieux, de la musique a été insérée sous le texte des acteurs, dans un travail de raccord entre les scènes », confie Éric Champagne.

Le Petit Prince n’était donc pas conçu à la base pour être couplé avec Pierre et le loup. « C’est un hasard de la programmation », avoue le compositeur. « En ce qui me concerne, j’étais très heureux de travailler à un projet jeunesse, mais je ne connaissais pas Le Petit Prince, je n’avais pas lu le livre et ma première impression était négative, ce qui me frustrait énormément, nous dit Éric Champagne.  J’étais ambigu, mais j’ai embarqué dans le projet. » Petit à petit, les choses ont pris forme et le compositeur a amadoué l’écrit. Au final, le projet occupe environ une heure avec 25 minutes de musique.

Éric Champagne s’est-il mis des balises ? « L’écueil principal serait de croire que les enfants ne sont pas capables de tout accepter. On pense que ce qui fait peur au public adulte fait peur au public enfant. C’est faux : les enfants n’ont pas de préjugés, ils sont prêts à tout accepter, pas à tout aimer, car ils sont très exigeants, mais ils sont capables d’en prendre. Je l’ai expérimenté quand j’étais professeur au camp du père Lindsay. »

Mais dans son Petit Prince, Éric Champagne n’a pas forcé la note : « Je n’ai pas cherché une musique très contemporaine, car le sujet était tellement naïf, il nécessitait une telle clarté que j’ai volontairement choisi d’écrire une partition plus simple dans l’esthétique, probablement ma plus consonante à ce jour. Mais je ne l’ai pas fait parce que je ne considérais pas que les enfants n’étaient pas capables d’en prendre plus. Je l’ai fait parce que je pensais que c’était la meilleure musique par rapport à l’histoire du Petit Prince. J’avais juste peur de verser trop dans la mélancolie et me suis forcé pour faire des mouvements un peu plus agités, plus rigolos. »

Éric Champagne apprécie grandement le travail au TNM. « Je pensais que ce serait une production qui se ferait sans moi, mais Sophie Cadieux, qui a un très bon sens musical mais ne sait pas lire la musique, souhaitait ma présence pour amarrer les deux univers. C’est la première fois que je suis aussi impliqué avec un metteur en scène. J’aime beaucoup ses idées, car le ton adopté ouvre à un public plus large en abordant de manière plus sombre certaines réalités de la vie. En Suisse, sans être bouffonne, c’était une interprétation plus légère du conte. La production de Montréal portera davantage à la réflexion. »

Pierre et le loup // Le Petit Prince

Du 16 au 25 octobre. Quintette à vent. Direction : Nicolas Ellis. // Du 30 octobre au 8 novembre. Quintette à vent. Direction: Yannick Nézet-Séguin. Réservation en ligne au tnm.qc.ca.