Les chansons soupapes d’Yvon Deschamps

Le goût des chansons précède les monologues. L’Yvon qui tenait le rythme derrière Claude Léveillée, l’entrepreneur qui ouvrait des boîtes à chansons avec Clémence DesRochers, savait depuis longtemps à quoi rimer rimait.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le goût des chansons précède les monologues. L’Yvon qui tenait le rythme derrière Claude Léveillée, l’entrepreneur qui ouvrait des boîtes à chansons avec Clémence DesRochers, savait depuis longtemps à quoi rimer rimait.

Belle idée. En guise de doux retour à la scène, le Théâtre de la ville à Longueuil propose « L’histoire de mes chansons », une série de quatre « spectacles entretiens ». Beau programme : conversation menée par Monique Giroux avec un parolier célébré, performances d’interprètes choisis. Ça devait se faire devant public parsemé. Zone rouge oblige, ça se fera finalement pour les caméras seulement, avec accès virtuel chaque jeudi soir de novembre. En parallèle, Le Devoir propose quatre entrevues en autant de semaines.

Yvon Deschamps est enjoué. Plus qu’enjoué. Hilare. Son rire tourne autour du fil, le vieux téléphone fixe grésille de plaisir. « J’ai l’air de rire, là, mais la vérité, c’est que je suis morose », dit-il en s’esclaffant de plus belle. « C’est terrible. On se fait regarder dans la rue. On fait peur. Nous autres, les vieux, on est discriminés ! » Il rit plus fort, une ribambelle de notes aiguës. Si on était dans un studio d’enregistrement, ça taperait dans le rouge.

On dirait qu’il rode un nouveau monologue. Le ton, le débit, c’est du Deschamps. À cela près qu’il riait pas mal moins quand il planchait sur Le bonheur ou Pépère. « C’était un pensum, comme on dit. Ah nooooon, pas encore écriiiiire ! J’écrivais un nouveau spectacle tous les deux ans. En fait, j’écrivais pas : je récrivais. Récrivais, récrivais, récrivais… À coups de vingt pages. Dix fois, vingt fois, envoye… C’était terrible. Écrire des paroles de chansons, c’était pas pareil. Je n’ai jamais récrit une chanson. C’était une récompense, une récréation. » C’est bien pourquoi il a dit oui quand on l’a invité à remonter sur scène, le temps d’une soirée au Théâtre de la ville à Longueuil.

Des chansons comme des solutions

« Ça m’a tenté parce que c’est weird. » Et rebelote : ça crépite dans le combiné. « Je trouve que ça a pas de bon sens… » Rire en saillie. « Qu’on me demande à moi de parler de chansons ? C’est bizarre, non ? » Mais non. Pas du tout. Voyons donc, Yvon ! Sa chanson Aimons-nous (musique de Jacques Perron) est au Panthéon des auteurs et compositeurs canadiens. Il y a bien eu Deschampsons, l’album hommage à ses chansons, en 2014, assorti d’une émission de télé, avec entrevue menée par Geneviève Borne. « C’est vrai. J’avais aimé ça. Monique aussi va avoir des bonnes questions. Est ben mieux ! » Il pouffe. « J’ai absolument rien à dire sur mes chansons… »

Bien sûr qu’il exagère. Mais comme toujours chez Yvon Deschamps, tout tient sur un fond de vérité en béton. « Au départ, les chansons c’était pas des chansons, c’était des solutions. C’est dur de sortir de la dérision, dans un monologue. La chanson donnait l’âme du personnage, ça l’humanisait. Et moi, ça m’aidait à clore. Ça fonctionnait bien, alors j’en ai fait d’autres, et à force d’en faire, j’ai fini par écrire quelques chansons. Qui existaient par elles-mêmes. Des chansons d’amour, surtout. »

Écrire une chanson, pour moi, c’était me donner un petit "break". Ça me reposait. Je ne me souviens pas d’avoir eu de la misère à me rendre au bout d’une chanson. C’était le contraire pour les monologues. J’avais pas d’ambition quand je faisais une chanson, j’allais jamais pouvoir être bon comme Clémence, alors c’était pas grave. J’allais pas être jugé sur ça.

 

Par les chansons, il pouvait sortir du costume, parler au « je », au « nous », s’adresser personnellement aux gens. « J’sais pas comment, j’sais pas pourquoi / Mais j’ai plaisir à être là / Vous faire rire me rend heureux / Avec vous tout va pour le mieux », chantait-il sur la mélodie de Gaston Brisson. « J’avais peur tous les soirs. Par exemple, quand je faisais L’intolérance, à la fin, les gens étaient finis, abasourdis. Fallait les rescaper. Je leur donnais Les fesses », créée avec Vos Voisins, son formidable groupe d’accompagnateurs. Chansons pour soulager, pour attendrir, pour faire du bien. « La chanson, c’était une petite lumière de poésie qui s’allumait. »

L’influence de Clémence

Le goût des chansons précède les monologues. L’Yvon qui tenait le rythme derrière Claude Léveillée, l’entrepreneur qui ouvrait des boîtes à chansons avec Clémence DesRochers, savait depuis longtemps à quoi rimer rimait. « Clémence, ah, Clémence ! Quelles belles chansons ! Ça, c’était de la poésie. Elle, elle l’avait, le sens de la rime. Et l’émotion. Et la beauté. Ça m’a marqué. » On pourrait certainement démontrer que dans les monologues se cachent des structures de chansons. « C’est sûr. Le tout premier, Les unions qu’ossa donne ?, a été fait en couplets, avec un refrain qui revient tout le temps. C’est pas une chanson, mais c’est écrit comme une chanson : 32 mesures et puis t’arrives au punch. Ça m’a beaucoup aidé à écrire, d’avoir ce rythme-là. J’ai toujours eu besoin de musique. »

Ses chansons, utilitaires, complémentaires, n’étaient pas jugées « importantes » par leur auteur, d’autant qu’elles lui venaient plutôt facilement. « Écrire une chanson, pour moi, c’était me donner un petit break. Ça me reposait. Je ne me souviens pas d’avoir eu de la misère à me rendre au bout d’une chanson. C’était le contraire pour les monologues. J’avais pas d’ambition quand je faisais une chanson, j’allais jamais pouvoir être bon comme Clémence, alors c’était pas grave. J’allais pas être jugé sur ça. Avec le temps, j’ai fini par être vraiment fier de quelques petites choses que j’ai réussi à faire passer dans les chansons. Aimons-nous, évidemment, parce qu’elle tient toute seule, sans le monologue, mais pas juste celle-là. »

Damien Robitaille, Isabelle Boulay, Benoît Brière, sa compagne Judi Richards et deux de leurs trois filles (Karine et Sarah-Émilie) chanteront lors de cette soirée qui se voulait un petit exploit de débrouillardise en temps de pandémie : présentation en octobre devant quelques dizaines de spectateurs éparpillés et privilégiés, puis diffusion en novembre, par le truchement d’un lien de visionnement payant. Tout aura lieu, sans les spectateurs. « C’est fin de leur part, de pas vouloir me tuer. » Fou rire en écho. Mâchoires décrochées. Entre deux hoquets, Yvon Deschamps parvient à laisser s’échapper quelques mots : « On est mieux de raccrocher, avant de se faire mal. »

 

L’histoire de mes chansons

Quatre grands spectacles entretiens avec Clémence DesRochers, Jean-Pierre Ferland, Stéphane Venne et Yvon Deschamps. Diffusions sur la plateforme lepointdevente.com. Tous les jeudis, à partir du 5 novembre.