Le cas autrichien décortiqué

L’Autriche, qui a été le premier pays européen, en mai, à réamorcer énergiquement sa vie culturelle, fait le pari, pour l’heure, de la préserver.
Photo: Dieter Nagl pour Musikverein L’Autriche, qui a été le premier pays européen, en mai, à réamorcer énergiquement sa vie culturelle, fait le pari, pour l’heure, de la préserver.

Lundi soir, l’Opéra de Vienne ouvrait le rideau sur la nouvelle mise en scène de L’enlèvement au sérail de Mozart par Hans Neuenfels. En fosse, le Philharmonique de Vienne. Vendredi prochain, le même orchestre jouera au Musikverein la Symphonie inachevée de Schubert et Une vie de héros de Richard Strauss sous la direction de Valery Gergiev devant une demi-salle. L’Autriche, qui a été le premier pays européen, en mai, à réamorcer énergiquement sa vie culturelle, fait le pari, pour l’heure, de la préserver.

« Actuellement, sur les 2000 places de la salle du Musikverein, 1079 peuvent être vendues. Le public est un peu moins âgé, nous atteignons d’autres couches de la population. On ne peut pas parler de “normalité”, mais ce qui importe, c’est d’apporter de la musique, d’être là, comme un facteur de positivité et d’optimisme dans des temps difficiles. » Daniel Froschauer, qui tient ce discours au Devoir, est le primus inter pares des musiciens du Philharmonique. Ces musiciens sont en effet organisés en une coopérative dirigée par M. Froschauer, qui œuvre comme premier violoniste au sein de l’orchestre.

En ligne directe avec le pouvoir

Le 8 octobre, date de cet entretien, l’Autriche enregistrait un pic de 1209 cas. Daniel Froschauer est réaliste mais résolu lorsqu’on lui demande s’il considèreson activité comme nécessaire. « Un journal anglais a écrit un jour que le Philharmonique est à Vienne ce que le soccer est à l’Angleterre. C’est vrai que nous sommes une institution. Quand je veux parler à la ministre de la Culture, je l’appelle. Quand je veux parler au chancelier [premier ministre], je l’appelle. Ils savent l’atout que nous représentons. Ils le ressentent. » Le dernier appel de Daniel Froschauer au chancelier autrichien date d’il y a trois semaines.

« Je lui ai parlé quand nous sommes passés au stade orange. D’expérience, nous voyons ce qui fonctionne malgré l’adversité. On peut très bien voir où les cas apparaissent. Dans le domaine culturel, les gens qui achètent des billets sont très responsables et font tout pour que cela se passe bien, car les protocoles sont bien rodés et ils sont bien conscients que le moindre cas pourrait ébranler un édifice qui leur importe tant. Je lui ai tenu ce discours et il n’y a pas eu de conséquences. Évidemment, tout peut évoluer et des restrictions peuvent survenir à tout moment. Certes, je trouverais que ce ne serait pas juste, car rien n’est arrivé et nous avons bien fait nos devoirs, mais je n’ai pas non plus la responsabilité de toute la population… »

Le premier « appel COVID » entre le chancelier Kurz et Daniel Froschauer date de mai 2020. « Au Philharmonique, nous avons toujours voulu rester positifs. Nous ne nous sommes jamais assis en nous demandant comment l’État pouvait nous aider ; nous voulions pouvoir avancer. La première chose que nous avions faite, en avril, était un test d’anticorps. Sur un tiers de l’orchestre, 52 personnes, un seul de nos membres était immunisé, ce qui n’était pas très encourageant. »

On peut donc construire un message très fort à travers la musique et la culture. Ce message peut être positif ou négatif. Nous voulons être positifs et montrer qu’il y a toujours de la lumière au bout du tunnel.

Puis est venue l’étude dissociant production du son et production d’aérosols faite par l’Orchestre de Bamberg sur les instruments à vent.« Nous avons eu l’idée d’appliquer la méthodologie à tout l’orchestre, y compris les cordes, et avons transmis les résultats à notre ministre de la Santé. C’est là que j’ai téléphoné au chancelier en disant : “Nous sommes prêts à jouer, nous voudrions être testés pour pouvoir jouer normalement.” Cette idée lui a plu. Nous nous sommes rappelés la semaine suivante et il m’a dit : “Oui, vous pourrez jouer en juin au Musikverein.” »

Depuis juin, le Philharmonique est fonctionnel. « Nous avons tout de suiteorganisé huit concerts, trois avec Daniel Barenboïm, deux avec Riccardo Muti et trois avec Franz Welser-Möst, et nous avons vu que notre protocole fonctionnait et pouvait être transposé au Festival de Salzbourg. »

Dans la foulée, Salzbourg a organisé un festival ambitieux, juste dans le creux sanitaire estival, épargné de toute contamination. « Nous avons subi 750 tests, tous négatifs. » Aujourd’hui, le milieu culturel est préservé : « Les gens qui vont à un concert du Philharmonique de Vienne ou à une représentation de l’Opéra de Vienne font cela avec la plus grande précaution en gardant la distanciation et en portant des masques. Les précautions sanitaires internes sont devenues une routine. Pour les concerts depuis juin, avant chaque série de répétitions pour un programme, nous sommes testés. Dans les couloirs et en arrivant sur scène, nous portons des masques que nous n’enlevons qu’une fois sur scène. Actuellement, nous avons tous les mardis à 8 h à l’opéra un test antigénique rapide qui permettrait, le cas échéant, de voir aussi le stade de la contagiosité.»

Responsabilité sociale

La question de la contamination par aérosols n’ébranle pas encore les consciences. « Franchement, je n’ai pas peur. Nous sommes distants du public à l’opéra et au concert. Nous avons des masques quand nous sommes en mouvement. L’important est de rentrer sains et de sortir sains. C’est toujours un bonheur de savoir que tous les collègues sont négatifs, mais nous le voyons bien : distanciation et masque, c’est une habitude et un protocole. Les musiciens, dans leur vie sociale, sont responsables. Nous restreignons nos relations sociales, n’allons pas à des partys ; nous sommes solidaires. »

Daniel Froschauer avoue donc que sa vie sociale s’est modifiée. « Si je vais manger au restaurant, je cherche une table à l’extérieur et j’évite les invitations. Chaque fois que je vais quelque part, je me pose des questions et si j’y vois le moindre risque, je laisse tomber. Je suis à l’affût d’un danger potentiel. »

Daniel Froschauer et ses collègues gardent de grands souvenirs des mois écoulés : « Je vis très fortement les concerts en ce moment. Je le vois aussi chez le public qui vient nous écouter : cet échange est un grand moment. » Économiquement les temps sont durs. « Nous sommes indépendants, donc si nous vendons la moitié des billets nous gagnons moitié moins d’argent. En juin nous n’avons rien gagné, mais les chefs Daniel Barenboïm, Franz Welser-Möst et Riccardo Muti non plus. Par contre, ces concerts, je ne les oublierai jamais de ma vie, car l’émotion dépassait tout. »

Le défi prochain ? « Nous sommes en train de concevoir un concept de concert du Nouvel An pour lequel de grandes parties du public ou tout le public devraient être testés. Là, il faudra que le politique et le ministère de la Santé jouent le jeu. Mais le politique sait qu’il peut compter sur les pensées positives du Philharmonique de Vienne même en des temps plus difficiles. Nous cherchons toujours à faire des choses pour le plus de gens possible. Vous savez, le concert du Nouvel An, ce sont 50 millions de téléspectateurs dans 95 pays. On peut donc construire un message très fort à travers la musique et la culture. Ce message peut être positif ou négatif. Nous voulons être positifs et montrer qu’il y a toujours de la lumière au bout du tunnel. »

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