Lous and the Yakuza, voix suave pour chanson brute

Dans cet album, Lous parle d’elle et du monde qui l’entoure avec une frappante lucidité.
Photo: Lee Wei Swee Dans cet album, Lous parle d’elle et du monde qui l’entoure avec une frappante lucidité.

« Je suis assez résiliente », dit Lous and the Yakuza, et ce ne sont pas des paroles en l’air, d’abord parce que son premier album, Gore, voit enfin le jour après avoir été reporté trois fois. « Je prends la vie comme elle vient, j’accepte, et j’avance. Pour moi, ce n’est pas du tout dramatique. La situation dans le monde est dramatique par rapport à la pandémie, et la sortie de mon album est le dernier souci de l’humanité. C’est pour ça qu’il sort au bon moment : le but premier d’un artiste et de l’œuvre d’art est justement de distraire, de divertir. Il n’y a pas meilleur moment pour distraire que lorsqu’il y a une pandémie… »

L’autrice-compositrice-interprète trap/R&B avait hâte de dévoiler Gore, mais « concernant ce délai, je n’ai pas l’impression que les gens l’attendaient spécialement », dit-elle. Vraiment ? Depuis presque deux ans, Lous and the Yakuza est l’une des musiciennes les plus surveillées sur la scène européenne. Un buzz énorme a suivi la révélation depuis ses débuts à Bruxelles il y a trois ans, la sortie de sa chanson Dilemme, et le contrat de disques qu’elle a signé avec Columbia France. Cela fait six mois déjà qu’on attend Gore, réalisé par nul autre que El Guincho, le collaborateur de la brillante Rosalià. Le mot qui court le plus vite ? Lous and the Yakuza va révolutionner la scène R&B francophone.

Quel bel écrin a-t-il imaginé pour ses textes criants de vérité et sa voix fine, mais affirmée ? « Le texte est le reflet de mon cœur, la production, celle de notre époque », résume Marie-Pierra Kakoma, née au milieu des années 1990 à Lubumbashi, capitale du Congo. « Puisque [El Guincho] a fait mon premier album, jusqu’à la fin de ma vie, nous serons reliés », dit-elle. « Il a une vision, une force dans la précision que je n’avais jamais rencontrée dans le business. » Maîtrisant la guitare et le piano, elle a tout composé, alors que son complice s’occupait de la production, « musicale et vocale. Il a révolutionné ma façon de chanter, il a changé plein de trucs, de tonalités. En fait, il a mis la lumière sur une voix qui était très brute, je pense. Quand je l’ai connu, j’étais très brute ».

L'album de «Gore» de Lous and The Yakuza

La voix est suave, mais il reste de cette brutalité dans les chansons de Lous (Lous, anagramme de « soul ») and the Yakuza pour exprimer son attachement à la culture nipponne. Sur des rythmiques trap parfaitement calibrées par le collaborateur espagnol, Lous (qui cite parmi ses influences Kate Bush, Ismaël Lô, Salif Keita et Cesaria Evora) parle d’elle et du monde qui l’entoure avec une frappante lucidité. En filigrane de ces onze chansons, toutes recommandables, on décèle le parcours difficile de la jeune femme, qui a quitté l’Afrique pour vivre ses rêves à Bruxelles et côtoyer sa part d’ombre.

C’est par exemple dans la chanson Dans la hess, portée par un ingénieux et séduisant refrain : « Être dans la hess, c’est une expression bruxelloise qui signifie : être dans la pauvreté. » La chanson s’écoute autant comme un appel à l’aide que l’espoir de s’en sortir, ce qu’elle est parvenue à faire après avoir vécu un temps dans la rue. « C’est ça, le “gore” du titre de l’album, le reflet de ce qu’on ne veut pas voir, la prostitution, le colonialisme, le racisme, la solitude, explique Lous. Toutes les chansons ont des thématiques qui relèvent du monde, de ce qu’on n’aime pas savoir de lui, mais qui existe. »

Le message porte d’autant plus fort que l’artiste a déjà atteint une éblouissante maturité, dans son talent d’interprète, sa plume sophistiquée et le besoin de dire les choses qui comptent. Deux autres chansons de cet album se démarquent : la première, Courant d’air, une rythmique trap rendue encore plus lugubre par son refrain en forme de comptine : « Quand j’étais SDF [sans domicile fixe], la première chose qu’on m’a proposée, c’est d’être prostituée. Pendant un moment, j’ai vraiment considéré cette possibilité. Et étrangement — sans vouloir à aucun moment émettre un jugement sur les métiers de la prostitution parce que je soutiens toutes les femmes, quoi qu’elles fassent —, j’ai pensé à ce que mon enfant penserait si j’étais une prostituée. Courant d’air, c’est l’histoire d’un enfant dans une cour de récréation parlant à un autre enfant. C’est la chanson la plus explicite et sombre. »

La seconde, Quatre heures du matin, est le récit d’un viol. Un texte à glacer le sang, que Lous refuse de commenter : « J’ai envie que le public la découvre avant d’en dire quoi que ce soit, et je ne vais d’ailleurs pas m’empresser d’en parler. Je peux cependant vous parler du viol : ce sont 2 femmes sur 5, et 9 sur 10 dans certains pays, qui ont subi des attouchements ou des agressions sexuelles. C’est le quotidien de toutes les femmes, c’est la réalité du monde, et c’est pour ça que je voulais en parler ainsi. »

La sortie de Gore tombe pile dans une nouvelle vague de dénonciations dans l’industrie musicale européenne, qui a écorché le Belge Roméo Elvis et stoppé net l’ascension du rappeur Moha La Squale, présentement au centre d’une enquête pour « violences », « agression sexuelle » et « séquestration » sur trois victimes.

« Je pense qu’il est plus que temps, oui, de parler des violences que subissent les femmes, souligne Lous. Je pense que les femmes en parlent depuis longtemps, mais ne se faisaient pas entendre. S’il y a un côté positif [au mouvement #MeToo], c’est qu’on les entend aujourd’hui, parce qu’on crie collectivement. Ce sont des événements tristes, mais, pour moi, que ce soit un rappeur ou un ami, un oncle, un grand-père, ou un inconnu, c’est la même chose. Pour moi, ce sont juste des êtres abjects. »

Gore

Lous and the Yakuza, Columbia Records, à paraître le 16 octobre.