Erin Wall, la comète à la voix d’airain

Erin Wall
Photo: Ken Howard Erin Wall

La soprano canadienne Erin Wall est morte vendredi à l’âge de 44 ans. Sur son compte Twitter, elle avait mis en exergue la phrase suivante : « Jadis, je fus une chanteuse d’opéra. Puis la COVID-19 et un cancer au stade IV ont tout changé. S’il vous plaît, n’utilisez pas le mot “bataille” pour évoquer ma vie ou ma maladie. »

Erin Wall, c’était, en 2007, la voix qui fusait et transperçait tout dans la 8e Symphonie de Gustav Mahler de Pierre Boulez, enregistrée pour Deutsche Grammophon. Cette symphonie restera attachée à sa carrière, y compris à travers l’enregistrement de Yannick Nézet-Séguin pour le centenaire de la création américaine de l’œuvre, à Philadelphie.

Erin Wall et le Québec, c’est L’amour de loin de Saariaho au Festival d’Opéra de Québec, la 9e Symphonie de Beethoven de Kent Nagano au disque et, la dernière fois, en juin 2018, dans des circonstances très particulières, puisque le diagnostic de cancer du sein était tombé fin 2017.

Diagnostiquée trop tard

« En raison de mon âge relativement jeune au moment du diagnostic — j’avais 42 ans — la plupart des gens à qui j’ai dit que c’était un cancer s’exclamaient : “Oh, mais vous l’avez attrapé tôt !” En fait, ce n’était pas vrai. J’ai été diagnostiquée au stade III, et le cancer s’était largement étendu à mes ganglions lymphatiques. Il était multifocal, ce qui signifiait que j’avais une tumeur primaire et plusieurs tumeurs satellites. Cela signifiait que je devais subir une chimiothérapie pendant quatre mois, suivie d’une opération, puis une deuxième opération, suivie de cinq semaines de radiothérapie quotidienne. Au total, j’ai suivi un traitement actif du 4 janvier au 31 août 2018. », écrivait Erin Wall en janvier 2019.

On apprend dans le même texte dans quelles circonstances elle s’était produite à Montréal. « Moins de 48 heures après avoir chanté la Neuvième de Beethoven avec l’Orchestre de Cleveland, j’ai subi ma première opération. Moins de deux semaines après l’opération, j’étais en tenue de soirée, sur scène à Montréal, en train de chanter une nouvelle fois la Neuvième de Beethoven ! Cette œuvre a fini par être une véritable pierre de touche pour moi tout au long de mon année de traitement. »

Nous avions ensuite côtoyé Erin Wall en mai 2019 lors de la tournée de l’Orchestre du Centre national des arts en Europe. Elle chantait Lonely Child de Vivier. Rien ne paraissait. Erin Wall était une force de la nature, vocalement et physiquement. « Les gens ont été surpris d’apprendre que je suivais un régime d’exercices physiques tout au long du traitement. Non seulement l’exercice augmente les chances de survie des patients atteints de cancer, mais il est aussi un moyen incroyablement efficace de lutter contre la fatigue et l’épuisement. Bien que certains jours j’aie dû me traîner jusqu’au gymnase […] j’ai continué à avancer. J’ai pu commencer à courir trois semaines après ma deuxième opération […]. J’ai même terminé le marathon de New York le 4 novembre 2018, jour de mon 43e anniversaire. C’était mon marathon le plus lent à ce jour, et un marathon très douloureux, mais je n’allais pas laisser un petit cancer me priver de la chance de courir une course que j’attendais depuis plus de 10 ans — le nombre d’années qu’il m’a fallu pour obtenir une inscription par loterie ! »

Récidive

Erin Wall avait annoncé sa mort prochaine par Twitter le 29 août dernier. « Je déteste la phrase “perdre la bataille contre le cancer” et je reviendrai hanter celui qui l’utilisera pour décrire ma mort. »

Cette ardeur entière a défini Erin Wall sur scène jusqu’à sa prise de rôle de Chrysothemis dans Elektra à la Canadian Opera Company en janvier 2019.

Le disque la documente dans le Stabat Mater de Dvorak, de Mariss Jansons, mais dans peu de rôles opératiques, à l’exception du DVD du Cosi fan tutte d’Aix-en-Provence mis en scène par Patrice Chéreau, où elle chantait Fiordiligi en 2005.

Avant sa rechute, Erin Wall écrivait : « Je ne suis pas sortie de mon odyssée du cancer comme une femme complètement changée. À bien des égards, la vie est exactement la même — toujours un mélange compliqué de joie et de douleur, d’exaltation et de frustration. Je n’ai pu que rire lorsque, deux semaines après avoir terminé mon traitement, je suis tombée, je me suis cassé le bras et j’ai dû me faire opérer le lendemain, ce qui porte mon total à trois opérations en autant de mois. Je suis reconnaissante que ma voix ait survécu au voyage et que je continue à avoir la chance de l’utiliser. »

Le diagnostic de phase terminale en 2020 avait été assombri par le fait de ne pas pouvoir remonter sur scène une ultime fois. La chanteuse tweetait à ce sujet le 25 juin : « Encore deux engagements annulés, un repoussé tardivement en 2021 ; c’est déprimant au-delà de toute mesure. »

Erin Wall laisse un pays endeuillé, car il n’y a pas vraiment, au Canada, de voix d’une ampleur et d’une solidité équivalentes.

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