Helena Deland dans l’oeil de celles qui la regardent

Évoquant les thèmes de «Someone New», Helena Deland dit être passée «à autre chose» aujourd’hui: «J’avais beaucoup de choses à régler avec moi-même» au moment d’écrire les treize chansons de son premier album.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Évoquant les thèmes de «Someone New», Helena Deland dit être passée «à autre chose» aujourd’hui: «J’avais beaucoup de choses à régler avec moi-même» au moment d’écrire les treize chansons de son premier album.

On voudrait croire que Someone New, le premier album de l’autrice-compositrice-interprète Helena Deland, s’inscrit dans la continuité des savoureux EP qu’elle a offerts depuis 2016, et c’est en partie le cas lorsqu’on ne s’attarde qu’à la richesse de ses textes et au timbre envoûtant de sa voix. Mais voilà, quelque chose a changé en elle. Ça s’entend. Les orchestrations folks rock plus austères, le ton grave, elle les explique par une prise de conscience, moteur de cet album qu’elle dit être très intime. « J’ai peur de balancer ça au monde », anticipe Helena Deland. Qu’elle se rassure : c’est un disque réussi.

C’était, dit-elle, la première fois qu’elle s’accordait des vacances en solo, et le timing paraît curieux, deux semaines avant la parution, vendredi prochain, de son tout premier album, attendu ici comme aux États-Unis et en Europe, où son nom résonne déjà grâce au bouche-à-oreille. « Les vacances sont permises par cette espèce de coexistence avec la COVID, alors que tout peut se faire à distance », comme cette conversation téléphonique. « Et aussi, parce que c’est le plus beau moment de l’année… »

J’ai compris que ce que je trouvais difficile dans ma vie avait plus à voir avec mon genre que ma personnalité. Écrire pour créer des liens avec d’autres femmes m’a aidée à comprendre ma propre expérience, qui a longtemps été en rapport avec le regard masculin.

 

Née à Vancouver mais s’identifiant à Québec, où elle a grandi, Deland a bâti son image en lançant de façon soutenue ces dernières années quelques petites pépites de folk cajoleur et intelligent — et, somme toute, assez léger, ce qui n’est pas un défaut, mais la comparaison entre ses anciennes chansons et celles de Someone New mérite d’être soulignée à grands traits. Même en ne s’attardant pas au texte, l’interprétation, le jeu retenu de ses collaborateurs, la touche précise du réalisateur et ingénieur du son Gabe Wax (Fleet Foxes, Soccer Mommy, Palehound), toutsuggère que ce disque ne s’est pas fait sans douleurs.

Valider

Volontairement confinée dans la forêt haute-laurentienne, la musicienne cherche aussi à nouveau l’inspiration, reconnaît-elle : « À Montréal, j’habite avec deux colocs — ils sont merveilleux, mais on est un peu serrés… Ici, ça me permet de jouer plus librement de la musique », ne se laissant distraire que par la faune qui l’entoure. « Il faut s’habituer aux sons la nuit, dit Helena. C’est sûr qu’il y a des animaux tout près — je pense qu’il y a des ratons, et peut-être aussi une famille de souris dans le chalet… Quand ça me réveille la nuit, faut que je me parle pour ne pas partir dans une espèce de paranoïa ! »

L'album «Someone New»

Évoquant les thèmes de Someone New, Helena dit être passée « à autre chose » aujourd’hui : « J’avais beaucoup de choses à régler avec moi-même » au moment d’écrire les treize chansons de son premier album, qu’elle qualifie de « féministe ». « Avant de commencer l’écriture de l’album, j’avais déjà le désir d’écrire pour une auditrice, pour une femme, plutôt qu’en pensant à l’éternel masculin à conquérir ou à séduire, celui devant lequel il faut se montrer apte, valide. […] »

Au moment de composer l’album, « j’allais beaucoup chercher la validation dans mes relations [avec les hommes]. J’avais de la misère à accepter ce que j’avais envie de faire parce que cette validation venait d’une forme de performance de mon genre, de qui j’étais. C’est pour ça que je dis que l’album a des revendications féministes ». Cette quête de validation dans le regard masculin est notamment exprimée dans les mots de la chanson-titre ouvrant l’album et en résumant l’esprit : « If things go my way / I’ll stay in this room / Where again I want to lay / Kissing someone new / Who tells me / Something pretty / So that I, too / Can feel like someone new ». Des mots qu’elle croit être désespérés : « Pourquoi ai-je l’impression d’avoir une date de péremption ? Suis-je en train de gaspiller ma jeunesse ? »

Réfléchir

« J’ai compris que ce que je trouvais difficile dans ma vie avait plus à voir avec mon genre que ma personnalité, précise-t-elle. Écrire pour créer des liens avec d’autres femmes m’a aidée à comprendre ma propre expérience, qui a longtemps été en rapport avec le regard masculin. » Helena s’est cherchée comme on se cherche beaucoup à son âge, trouvant ses réponses dans les mots de ses chansons qu’elle griffonne dans ce qui lui semble être un « journal intime » plus qu’un carnet de notes.

« C’est super personnel comme expérience d’écriture, carrément thérapeutique. Ça m’a permis de réfléchir à certains enjeux d’une manière libératrice, et assumée, parce que créatrice », ajoute la musicienne qui, au fil de la longue réflexion, a trouvé quelques réponses dans le fameux documentaire Ways of Seeing (1972) du Britannique John Berger, qui offrait à l’époque une interprétation rafraîchissante de « l’image de la femme dans l’art, avec [la voix de Berger] disant que l’homme observe et la femme s’observe être observée… C’est la pression du paraître » qui a directement inspiré les mots de Pale, pourtant l’une des plus pop et rythmées de cet album aux orchestrations parcimonieuses mais savantes.

« J’ai gagné en conscience et en confiance » depuis ses débuts en 2016, ce qui, affirme Helena, explique ce climat, ces grooves en harmonie parfaite avec son propos. « Aussi, je suis consciente que ce n’est pas n’importe quoi que de faire de la musique et de la mettre au monde. J’essaie de composer des chansons qui valent la peine d’être écoutées. C’est aussi un des thèmes du disque : la grande crainte d’avoir un point de vue tellement subjectif sur le monde que, justement, une grande partie de ce monde nous échappe. Je voudrais que chaque moment d’écriture menant à un enregistrement donne quelque chose qui mérite d’être discuté. »

Someone New

Helena Deland, Chivi Chivi. À paraître le vendredi 16 octobre.