Alexander Shelley et la fragilité de l’écosystème musical

Ces impressions de quelques jours de répétitions, auxquelles s’ajoute la «joie des retrouvailles», n’en finissent pas de convaincre Alexander Shelley (à droite) qu’en musique,
«rien ne ressemble à la réunion d’un orchestre. L’addition des voix individuelles est cathartique et remplit l’âme».
Photo: Fred Cattroll Ces impressions de quelques jours de répétitions, auxquelles s’ajoute la «joie des retrouvailles», n’en finissent pas de convaincre Alexander Shelley (à droite) qu’en musique, «rien ne ressemble à la réunion d’un orchestre. L’addition des voix individuelles est cathartique et remplit l’âme».

Alors que nous sommes entrés, au Québec, dans une nouvelle phase de notre rapport aux arts de la scène, à Ottawa, le chef Alexander Shelley prépare minutieusement le retour de l’Orchestre du Centre national des arts (CNA), le 17 octobre. « Je suis renversé par la fragilité de l’écosystème. Nous n’avons stoppé que six ou sept mois, mais tout ce qui a été acquis par le groupe, parfois même inconsciemment, le fait de jouer ensemble, d’avoir une couleur, de se fondre et de se synchroniser, est précaire. Si cela devait se reproduire pour une longue période, si nos gouvernements décidaient que les orchestres ne peuvent jouer, ils devraient être conscients de la perte potentielle collective d’un savoir commun », nous dit Alexander Shelley, joint à Ottawa où il travaille avec ses musiciens depuis le 1er octobre.

Pour le directeur musical de l’Orchestre du CNA, « un orchestre est un organisme vivant qui va au-delà de la somme des parties. C’est un collectif, auquel s’ajoute un savoir développé en commun ».

L’Orchestre du CNA a été longtemps silencieux, même si ses musiciens se produisaient en petits groupes ces derniers mois. Alexandre Shelley était confiné en Grande-Bretagne et le CNA, se situant en Ontario, n’avait le droit de recevoir que 50 spectateurs. Le handicap d’hier par rapport au Québec est devenu un luxe, préservé à l’heure où nous écrivons ces lignes. « Ces 50 spectateurs potentiels représentent l’espoir. Ils sont l’espoir du retour à la normalité. Ils ont aussi un effet immédiat. Si vous jouez pour quelqu’un, vous jouez différemment. »

Le public est une part de la prestation, poursuit le chef. « Son silence, son attention, sa présence sont des réponses à ce que nous faisons qui font partie de la prestation. Même si la différence est infime, il y a une différence philosophiquement fondamentale entre jouer pour nous-mêmes et partager quelque chose avec un groupe. Donc, oui, j’espère avoir de petits groupes dans nos salles, même si la situation évolue au jour le jour. »

Photo: Dwayne Brown Studio Le chef d'orchestre Alexander Shelley

Un retour minutieux

Revenu de Grande-Bretagne, Alexander Shelley a observé sa quarantaine pour travailler avec son orchestre. La question centrale : comment sortir un orchestre d’une telle hibernation musicale ? La « plus grande curiosité » d’Alexander Shelley était de découvrir l’impact de la distanciation. « Juste avant nos répétitions était paru l’article du Devoir où vous dialoguiez avec trois chefs d’orchestre sur leurs expériences. C’était très instructif et cela avait beaucoup de sens de voir que les musiciens s’entendaient davantage en percevant moins les autres et que cela pouvait affecter le son d’ensemble. Cet article s’est avéré une référence, très utile dans nos discussions avec les musiciens. »

« Pragmatiquement, nous avons démarré de manière quasi scientifique. J’ai invité chaque section à répéter seule : 1ers violons, 2es violons, altos, violoncelles, contrebasses. Puis les bois, les cuivres, les percussions, tous isolément. Comme nous n’avions pas joué depuis sept mois, il fallait trouver le liant, l’intonation. Il fallait s’écouter. » Alexander Shelley demandait aussi aux musiciens de lui parler de leur niveau de confort et des difficultés ressenties. Peu à peu, il a jumelé les groupes.

« J’ai pris une œuvre comme la Symphonie classique de Prokofiev pour une répétition très patiente et calme, en reconstituant des groupes. Si une flûte était doublée par les 1ers violons et accompagnée par la trompette, je les laissais jouer cette phrase pour qu’ils s’entendent à travers la scène afin qu’ils développent de nouveaux instincts. La musique orchestrale doit devenir intuitive pour les instrumentistes afin qu’ils écoutent et regardent. »

La Symphonie classique ne sera au programme que le 14 novembre, mais elle est « l’œuvre de référence que l’orchestre a dans les gènes et les muscles ». Le 8 octobre, Alexander Shelley s’est offert le cadeau d’anniversaire d’une première grande réunion de tous les musiciens afin de répéter la coordination. Fidèle à sa vision à long terme, il y a mis aussi en chantier la Sinfonietta de Violet Archer et Coincident Dances de Jessie Montgomery, au programme plus tard dans la saison.

Responsabilité et répertoire

« Ma première impression est bonne et je suis optimiste », dit le chef. Mais les choses ont changé. « Les musiciens ne s’entendent pas au-delà du mezzo forte et là aussi, votre article était très intéressant, car nous avons discuté du risque que chacun donne moins de son, affectant ainsi la texture sonore de l’ensemble. Nous devons éviter la précaution. Par rapport à l’avant-COVID, nous allons devoir prendre plus de risques. »

Une des solutions : « Il faut que les musiciens se fient davantage encore à ma baguette et puissent se dire : “Il est là, donc je vais en donner davantage même si je ne le sens pas.” Il faudra aussi se fier davantage aux échanges visuels entre les sections et moins à l’écoute. » Ces impressions de quelques jours de répétitions, auxquelles s’ajoute la « joie des retrouvailles », n’en finissent pas de convaincre Alexander Shelley qu’en musique, « rien ne ressemble à la réunion d’un orchestre. L’addition des voix individuelles est cathartique et remplit l’âme ».

Avec Alexander Shelley, en mai, nous avions parlé de la nécessité de l’apport du numérique dans le nouveau modèle de diffusion des orchestres. Mais que penser de la vidéo sur demande, un modèle qui a toujours échoué dans ce métier ? « En tant que chef d’orchestre du CNA, il faut que je me préoccupe de revenus et du cash-flow. Il faut créer un modèle d’affaires valable pour toutes les disciplines du Centre. Mais ce que je perçois maintenant, au milieu de cette crise, c’est que les Canadiens, où qu’ils soient, même à l’étranger, devraient avoir accès gratuitement à ce que le CNA propose. »

Nous n’avons stoppé que six ou sept mois, mais tout ce qui a été acquis par le groupe, parfois même inconsciemment, le fait de jouer ensemble, d’avoir une couleur, de se fondre et de se synchroniser, est précaire

 

Alexander Shelley voit cela comme une « décision institutionnelle » aux incidences majeures : « Cela a des conséquences sur ce que nous présentons. Nous avons une responsabilité d’entendre les débats de notre société en ce moment et de présenter ces voix sous-représentées. En même temps, nous ne voulons pas marcher sur les plates-bandes d’organismes qui programment du répertoire plus traditionnel. Les programmes des premières semaines et des premiers mois seront constitués de musiques en lesquelles nous croyons, mais qui n’ont pas été souvent jouées, mais aussi de la nouvelle musique, de la musique canadienne, notamment de jeunes compositeurs canadiens. » Le concert du 18 octobre affiche des œuvres de George Walker, Jessie Montgomery, Jacques Hétu, Samuel Barber, Carlos Simon et Jocelyn Morlock. C’est une véritable odyssée de redécouverte du répertoire canadien qui s’enclenche : un concerto pour violon de Marjan Mozetich, la Sinfonietta de Violet Archer, une symphonie de Barbara Pentland (1912-2000), les Diableries de François Dompierre…

Alexander Shelley observe le phénomène de vidéo sur demande et se pose des questions à long terme. « Ce que j’observe, c’est un mouvement mondial qui multiplie les plateformes. Avant, chacun était dans sa ville à faire du sur-mesure pour un auditoire local captif. Désormais, le marché est ouvert : ce qui vient du bout du monde est aussi accessible que ce qui vient d’à côté et c’est dur à réguler. Mais le risque pour les petits qui compétitionnent avec les gros est immense à long terme. Il va falloir réfléchir à ce phénomène pour sauver les petits. Et c’est là que de telles réflexions, de tels articles où l’industrie et la société peuvent dialoguer sont importants. Car, si cela dure plusieurs années, en tant que société, il faut se saisir du problème : nous aurons besoin d’arroser nos communautés locales et ne pourrons pas survivre avec les seules connexions internationales. Nous vivons un moment extraordinaire. Il faut lui donner un sens. »