L’OSM et la question du style

Susanna Mälkki est une cheffe élégante, sobre et compétente. Elle est aussi francophone  et réfléchie. Mais sa manière d’articuler  la musique,  sa manière d’avancer dans les phrases est majoritairement esthétisante, descriptive plus qu’agissante.
Antoine Saito Susanna Mälkki est une cheffe élégante, sobre et compétente. Elle est aussi francophone et réfléchie. Mais sa manière d’articuler la musique, sa manière d’avancer dans les phrases est majoritairement esthétisante, descriptive plus qu’agissante.

La cheffe finlandaise Susanna Mälkki est venue s’astreindre à une quarantaine au Québec pour diriger l’OSM, mercredi, jeudi et vendredi derniers, dans une série de trois concerts qui devaient adopter le même schéma que ceux menés par Bernard Labadie début septembre : une présentation en salle devant 250 personnes, relayée ensuite les mardis sur Internet dans une formule payante, chaque programme étant disponible pendant une semaine.

Les circonstances en ont voulu autrement. Les concerts de jeudi et de vendredi ont été assurés, mais dans une Maison symphonique vide.

Musicienne motivée

Dans le cas de Susanna Mälkki, le concert de vendredi était relayé par medici.tv, où il est offert sur demande, mais aussi en direct à la télévision sur Mezzo Live HD, qui le rediffusera dès samedi.

Ce concert était très important, car la motivation de la Finlandaise dans la course à la succession de Kent Nagano ne fait aucun doute. Dans quelle mesure cet intérêt est-il partagé par l’administration de l’OSM ? Cette dimension reste évidemment un mystère. Il nous avait semblé que le cas était très largement réglé après le flop de la première rencontre, au Festival de Lanaudière en 2018 dans la Symphonie fantastique. Le « second tour » ne fait que confirmer la première impression, vendredi comme mercredi. Voici pourquoi.

Susanna Mälkki est une cheffe élégante, sobre et compétente. Elle est aussi francophone et réfléchie. La vidéo de vendredi était précédée d’une présentation si intellectuellement nébuleuse et détachée du concret et de l’expérience musicale et sensorielle qu’on croirait entendre du Kent Nagano, mais sans l’humour souvent déployé par ce dernier au détour d’une phrase.

Sur scène, c’est pareil, et les limites se recoupent entre Berlioz, Mozart, Debussy, Strauss et Wagner : la manière d’articuler la musique, la manière d’avancer dans les phrases de Susanna Mälkki est majoritairement esthétisante, descriptiveplus qu’agissante, à l’exception d’une efficace Symphonie inachevée lors du concert de vendredi.

L’OSM, orchestre français ?

Si ce concert était important, c’est qu’à l’heure du choix d’un directeur musical une question fondamentale se pose. Que faire de l’identité « française » accolée depuis quatre décennies à l’OSM ? S’il y eut un ratage majeur entre toutes les prestations dirigées par Susanna Mälkki, ce fut bien le Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy. Après s’être perdue dans une digression verbale sur Debussy et Wagner sans rapport avec cette œuvre, la cheffe l’a étirée (en 11 min 30 sec) dans une vision engluée avec une absence de mouvement, de souplesse et d’élan, et une errance rédhibitoire de style. Points de comparaison pertinents : une vidéo de François-Xavier Roth à Londres (en 9 min 45 sec) ou le génial enregistrement de Jean Fournet à Amsterdam (10 min 15 sec), que l’on trouve aussi sur YouTube.

La préservation de l’expertise françaisede l’OSM, ou son abandon, sera stratégiquement un enjeu du prochain mandat. Comme l’a écrit Arthur Kaptainis dans La Gazette dans son bilan de l’ère Nagano : « La réputation persistante de l’OSM en tant qu’orchestre “français”, basée sur un énorme legs d’enregistrements Decca, a dû créer une certaine frustration pour Nagano lorsque des présentateurs étrangers ont insisté pour entendre le répertoire auquel il était encore assimilé. »

Le fait est qu’il y a désormais un décalage entre ce que le monde pense de l’OSM et ce qu’est l’OSM. Ainsi, dans le lot des vidéos diffusées gratuitement par l’orchestre entre mars et septembre, seul autour de 15 % du répertoire était français. À la notable exception de L’aiglon, le répertoire joué ces 15 dernières années ronronne minimalement dans un conformisme stérile et redondant. Si, en plus, on perdait le style…

Où en est-on ?

Cela nous amène à évoquer le processus de sélection, mis à mal en mars dans sa phase finale qui devait voir entre mars et mai un défilé déterminant de candidats majeurs. Il faut espérer que la perturbation du calendrier n’entraînera pas l’OSM dans des décisions hâtives.

D’où l’intérêt de l’apport d’oxygène financier très attendu venu vendredi avec l’annonce du programme d’aide gouvernemental basé sur les revenus de billetterie perdus. L’OSM a réagi immédiatement par communiqué : « L’annonce d’aujourd’hui amoindrit l’impact des nouvelles directives annoncées au début de la semaine et nous permet de planifier nos activités des semaines et des mois à venir avec un certain filet de sécurité », déclarait notamment Madeleine Careau, cheffe de la direction.

La stratégie de l’aide par compensation des billets sur la foi des revenus antérieurs était depuis plusieurs mois dans la ligne de mire des institutions. L’OSM, qui aura, pour se faire valoir, une « année de référence Nagano » pour compenser une année sans directeur musical, se « réjouit que le gouvernement ait décidé de compenser les organismes culturels sur la base des revenus de billetterie perdus », mais n’a, curieusement, pas émis dans son communiqué un quelconque vœu de retour rapide du public dans les salles,ni fait remarquer que « l’adoption d’un rigoureux protocole sanitaire » étudié pendant plusieurs mois s’était avérée particulièrement sécuritaire.

Sa seule conclusion est que : « les équipes de création de l’OSM ont déjà commencé à élaborer un plan visant à accroître sa présence en ligne au cours des prochaines semaines ». Fort louable. Sauf que, alors qu’au printemps et en été la planète entière était logée à la même enseigne, aujourd’hui, comme le montrent depuis le 25 septembre les stériles programmes Sound / Stage d’un Philharmonique de Los Angeles dans un Hollywood Bowl désespérément vide et glacé, les vidéos de musiciens masqués sur une scène devant des salles vides témoignent ouvertement au monde du ratage de certaines sociétés ou politiques face à la réussite des autres, qui peuvent partager des concerts enflammés de vraie musique devant de vraies gens.

 

L’OM en vidéo sur demande

Le concert Le chant de la Terre de l’Orchestre Métropolitain, donné le 20 septembre, est offert depuis le 2 octobre et jusqu’au 9 en webdiffusion payante. Le Devoir a commenté ce concert dans sa présentation de 13 h. Le document filmé est la prestation de 16h. Les différentes équipes de tournage (OM comme OSM) ont excellemment pris leurs marques à la Maison symphonique et l’émotion du moment, désormais voué à être un « paradis perdu », est palpable. La captation permet d’entendre dès la pièce de Vivian Fung la plus-value sur les graves donnée par le positionnement sur scène choisi par l’OM, et les lumières le long des loges de la mezzanine apportent un effet visuel vivant et chaleureux dans le cadrage du chef.

Susanna Mälkki et la Symphonie inachevée de Schubert

Debussy : Prélude à l’après-midi d’un faune. Schubert : Symphonie n° 8 « Inachevée ». Wagner : Siegfried-Idyll. Orchestre symphonique de Montréal, Susanna Mälkki. Maison symphonique de Montréal, vendredi 2 octobre. Diffusion sur Mezzo Live HD (reprise le 10 octobre à 13 h). Visionnement possible sur Medici.tv.