Antoine Corriveau, mauvaise herbe

Sur «Pissenlit», Antoine Corriveau s’est donné beaucoup de liberté dans l’écriture des textes, plus personnels que jamais, estime-t-il. Il a troqué l’écran pour des carnets, qu’il traînait toujours avec lui et qu’il a remplis avec assiduité.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Sur «Pissenlit», Antoine Corriveau s’est donné beaucoup de liberté dans l’écriture des textes, plus personnels que jamais, estime-t-il. Il a troqué l’écran pour des carnets, qu’il traînait toujours avec lui et qu’il a remplis avec assiduité.

Advienne que pourra, s’est en quelque sorte dit Antoine Corriveau avant et pendant la création de son quatrième disque, Pissenlit, à paraître vendredi. Et lâchons prise, aussi, sur à peu près tout : l’ambition sous-jacente, la composition, l’écriture, même le processus d’enregistrement. Le résultat est un album qui palpite et qui s’ancre à la fois dans sa vie personnelle et dans un certain rapport au développement du territoire québécois et aux peuples autochtones.

Antoine Corriveau n’est peut-être pas le plus populaire des auteurs-compositeurs québécois, mais depuis presque dix ans maintenant, il mène un parcours créatif exemplaire, à coups d’albums bien ficelés, bien arrangés, aux mots qui portent, soutenus par une voix grave et une approche souvent qualifiée de ténébreuse. Ce Pissenlit, crépitant, rock et grouillant, vient ajouter une pierre assez différente à son édifice musical.

« J’ai jamais fait quelque chose d’aussi éclaté que ce disque-là, lance Corriveau, installé dans son vieux studio aux vastes fenêtres. Mais je me suis juste permis d’essayer plein d’affaires ». Essayer, donc. Ne pas trop penser, ni au moment présent, ni aux conséquences.

Ça commence de manière presque militaire avec Quelqu’un, où les guitares électriques mordent et dérapent sur les rythmes forts. Maladresses, qui suit, se fait pop, un peu synthétique avec les claviers qui apparaissent ici et là. Maison après maison est tranchée en deux par un moment de silence complet. Albany, hantée, mord dans la route. Avec ses guitares molasses, on dirait que Cheapcheapcheap est réalisée par Navet Confit. Peut-être, elle, est touchante en format piano-voix. Et ainsi de suite sur 13 titres.

La petite étincelle de départ, celle qui fait qu’il se donne certaines permissions, c’est l’écoute d’Odelay, de Beck, mis au hasard dans le lecteur, probablement pendant une séance de ménage. « Tu ne peux rien tenir pour acquis dans ce disque, et je voulais faire ça, dit le musicien. Il y a clairement [dans Pissenlit] une liberté que je ne me suis jamais autorisée, et c’est à tous les niveaux ; musical, mais aussi dans les textes, dans l’interprétation. Et c’est aussi pas mal parce que je me suis retrouvé beaucoup tout seul, que j’essayais des affaires sans personne pour en être témoin. »

Carpe diem dans le tapis

Tout cela part donc des lieux, de ce studio qu’il loue avenue Van Horne et où il n’a pas à réserver une plage horaire pour aller s’installer. Cette envie de lâcher prise était là, à la base, « et le lieu m’a donné le moyen de le faire », souligne Corriveau. Pour la première fois, par exemple, il pouvait commencer à enregistrer sans avoir des chansons complètes et ficelées en main. Sans avoir même de chansons prêtes. « Il y avait un côté instantané. La moindre petite affaire que j’enregistrais allait peut-être devenir quelque chose sur le disque. Et c’était vraiment stimulant, ça ne m’était jamais arrivé de travailler comme ça. »

Tant qu’à faire du carpe diem dans le tapis, Antoine Corriveau a profité du studio pour inviter cinq — cinq ! — amis batteurs et percussionnistes pour les enregistrer en train d’improviser. Salomé Leclerc, Pete Petelle, Charles Duquette, Stéphane Bergeron et Mat Vezio ont donc tapoché leurs instruments, avec pour résultat trois heures et demie de matériel percussif qui a servi de matière première à plusieurs chansons de Pissenlit. Le saxophoniste Mario Allard est aussi venu faire le même exercice.

« C’était pour me donner la possibilité de faire un peu d’échantillonnage, mais avec du matériel qu’on a créé, explique Corriveau, qui a pu ainsi revoir ses manières d’amorcer ses morceaux. Si je m’assois au piano, ou avec une guitare, je vais faire un genre de chanson. Et là, une des premières chansons que j’ai composée c’est Albany, où je suis parti avec un des beats les plus lourds qu’on avait faits. Je n’étais même pas en mode d’écriture, mais je gossais avec la matière. Je fais une ligne pour le fun ; je finis de l’écrire en finissant de la composer ; je n’ai pas fini mon texte mais j’enregistre une voix ; il y a de quoi qui coule mal, je le modifie… J’ai commencé à enregistrer des chansons qui n’étaient pas finies et l’ordinateur est devenu un outil de composition, ce qui n’était jamais arrivé avant. »

Photo: Hubert Hayaud Le Devoir

Noircir des carnets

Sur Pissenlit, Antoine Corriveau s’est aussi donné beaucoup de liberté dans l’écriture des textes, plus personnels que jamais, estime-t-il. Il a troqué l’écran pour des carnets, qu’il traînait toujours avec lui et qu’il a remplis avec assiduité. Sans le savoir, l’idée de la maison est revenue sur quelques titres. Un symbole d’enracinement qui est paradoxal avec un des grands thèmes du disque, axé sur la route parcourue avec sa vieille Corolla, sur le territoire, quoi, et aussi sur les Premières Nations qui s’y trouvaient, s’y trouvent encore, et que l’on traite trop souvent comme de la mauvaise herbe — d’où, en partie, le titre.

« Ma réflexion s’est beaucoup construite sur une idée générationnelle, aussi. Moi en tant qu’homme blanc de 35 ans, comment je me positionne par rapport à cet héritage-là, sur notre territoire ?, se questionne Antoine Corriveau. Ultimement, c’est un génocide sur notre territoire. Je n’étais pas né. Mais aujourd’hui je fais quoi, comment je peux m’inscrire là-dedans, comment je peux réparer ça, est-ce que j’ai à m’inscrire là-dedans ? Est-ce que je dois prendre mon trou ? Je n’ai pas trouvé de réponse, mais ça m’a habité, et je me suis appliqué à parler de choses très personnelles, mais aussi à travers tout ça de choses qui m’attristent ou me font mal. »

Antoine Corriveau voit dans le pissenlit « la fleur de l’enfance, qui est partout et que tu donnes à ta mère en bouquet », ce qui fait écho à la partie plus personnelle de ce disque. C’est aussi, poursuit-il, une des rares fleurs qui survit bien aux milieux remaniés. Aussi bien dire les réserves ? « Je repensais à ces bouquets, tu en mets un dans un verre d’eau, il va durer plus longtemps que les autres. Mais tu lui donnes juste ça… »

Pissenlit

Antoine Corriveau, Secret City Records. En magasin le 9 octobre.