Imposs, une leçon de persévérance

Au final, «je trouvais que c’était plus juste, plus complet, pour les gens qui me suivent, d’offrir un disque plus élaboré. J’ai vécu tellement de choses, tellement d’émotions [ces dernières années], que ça devait sortir» d’un coup — Imposs dit même avoir enregistré une centaine de chansons ces dernières années. «Une des pires expériences de ma vie a été de devoir n’en retenir que 20…»
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Au final, «je trouvais que c’était plus juste, plus complet, pour les gens qui me suivent, d’offrir un disque plus élaboré. J’ai vécu tellement de choses, tellement d’émotions [ces dernières années], que ça devait sortir» d’un coup — Imposs dit même avoir enregistré une centaine de chansons ces dernières années. «Une des pires expériences de ma vie a été de devoir n’en retenir que 20…»

Discret depuis la parution de son dernier album, Peacetolet en 2012, le vétéran Imposs revient enfin au-devant de la scène, et avec un gros bang ! : touchant plusieurs styles et davantage de thèmes, ÉlévaZIIION (Société distincte) fait le pont entre les générations du rap québécois. « Pourquoi je suis là », toujours le micro au poing, plus de vingt ans après la sortie de Mentalité Moune Morne, le premier album du groupe Muzion, dont il est cofondateur, « encore dans la game ? La raison principale : parce que je me concentre sur ce que j’ai à dire, plus que sur les modes ou les tendances ».

Il n’a fallu qu’une étincelle pour rallumer le brasier, et elle se prénomme Nayla. « Lorsque j’ai quitté New York pour revenir à Montréal, lorsque ma fille est née, tout allait bien, raconte Imposs. Je travaillais en arrière-plan, faisant du studio, de la production musicale avec Wyclef [Jean], des publicités, ça roulait, et quand ça roule, tu ne vois pas le temps filer. Mais en passant du temps avec ma fille, l’inspiration m’est revenue. J’avais des chansons en tête, ça n’arrêtait plus. »

Nayla, qui a six ans aujourd’hui, apparaît sur la chanson portant son nom, à la toute fin du disque. Une composition rap-pop acoustique si chaleureuse et pleine d’espoir qu’on a envie de s’y accrocher comme à une bouée dans la mer de cet automne opaque et incertain. C’est l’épilogue heureux du gargantuesque ÉlévaZIIION, un disque infatigable et ambitieux comme l’a toujours été Imposs.

Du costaud : vingt chansons, plus de 80 minutes de son élaboré à l’aide de 18 collaborateurs — sans compter les six ou sept beatmakers invités —, le texte dense habitant des productions variant du boom bap « qui me ramène à mes racines » (Daisy, Don’t Forget, en duo avec l’ami Dramatik qui signe également la musique) au drill frais (épatante C’est pas c’que tu penses, entre autres).

Entre ces démonstrations pur rap, Imposs fait même un gros et réussi détour vers la pop, notamment grâce à deux rythmiques signées Banx Ranx, la bombe Légendaire — collaboration étoilée avec les représentants de la nouvelle génération Loud, White-B, Tizzo et Rymz ! — et le succès estival Sans lendemain (One Last Time), un duo avec Marie-Mai qui s’est même attiré les faveurs des radios commerciales.

Si costaud qu’il nous faut constamment reprendre notre souffle après trois ou quatre chansons. Le défaut de sa qualité : ÉlévaZIIION est l’album rigoureux d’un non moins exigeant MC qu’on encaisse difficilement du premier coup. « C’est normal », nous rassure le légendaire rappeur montréalais, qui explique avoir d’abord imaginé une sorte de triptyque qui serait dévoilé dans la durée.

Au final, « je trouvais que c’était plus juste, plus complet, pour les gens qui me suivent, d’offrir un disque plus élaboré. J’ai vécu tellement de choses, tellement d’émotions [ces dernières années], que ça devait sortir » d’un coup — Imposs dit même avoir enregistré une centaine de chansons ces dernières années. « Une des pires expériences de ma vie a été de devoir n’en retenir que 20… »

L’abondance d’idées et de sons étalée sur cet album suit malgré tout un fil conducteur, assure Imposs : le récit d’un homme mûr, d’un MC d’expérience. Il pose la chanson Daisyen exemple, Daisy étant le second prénom de sa fille : « C’est le regard sur la société, sur moi-même, à travers ma fille, qui me fait redécouvrir le monde et mon cheminement. Ce que je dis aujourd’hui, en tant que père de famille, d’artiste comptant plus de 20 ans de métier », est complètement différent de ce qu’il proposait il y a 10 ou 15 ans. « Ce qui compte pour moi aujourd’hui, ce n’est plus le showbiz. »

La chanson Jaco en est un autre exemple. L’expression fière de ses racines créoles a toujours fait partie de son discours, et ce, depuis le premier album de Muzion. Or, c’est sans surprise qu’il retrouve sa sœur J-Kyll pour l’une des plus puissantes du disque. On entend d’abord la voix de Dany Laferrière, suivie d’un échantillon de chant rara, soutenu par un piano, des tambours, un beat trap sérieux, et les mots des deux rappeurs implorant la mémoire du héros de l’indépendance d’Haïti Jean-Jacques Dessalines de les éclairer en cette époque où les Afro-Américains doivent encore demander justice.

Dessaline, « un symbole de bravoure », abonde Imposs. « On vit encore dans la ghettoïsation, le désavantage, dans une société déséquilibrée, mais tu sais quoi ? On ne se laissera pas avoir. On n’est pas des victimes. C’est vraiment ça, la chanson. »

ÉlévaZIIION (Société distincte)

Imposs, Joy Ride Records. En magasin le 2 octobre.