Zubin Mehta, le temps de la splendeur

Le chef Zubin Mehta lors d’une répétition de l’Orchestre philharmonique de Vienne en décembre 2014
Photo: Dieter Nagl Agence France Presse Le chef Zubin Mehta lors d’une répétition de l’Orchestre philharmonique de Vienne en décembre 2014

Decca publie un coffret des enregistrements de Zubin Mehta à Los Angeles. Cette période artistique, qui débuta au moment où le chef indien était directeur musical de l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM), est la plus faste et la plus brillante de sa carrière.

« Quand une comète traverse votre vie, vous n’avez pas besoin d’être un génie pour le réaliser. » Ces paroles de l’emblématique directeur général de l’OSM Pierre Béique sont rapportées dans le livre d’Helena Matheopoulos, Maestro, paru en 1982.

Lorsque Béique amena Zubin Mehta pour la première fois à Montréal, en octobre 1960, à la suggestion de Charles Munch, via l’agent new-yorkais Siegfried Hearst, Mehta avait 24 ans et remplaçait Igor Markevitch, alors directeur musical. « Où avez-vous trouvé ce gars ? Gardez-le », dirent les musiciens au directeur de l’OSM. C’est ainsi que Zubin Mehta devint directeur musical en septembre 1961 à l’âge de 25 ans. Il le restera jusqu’en 1967.

L’assistant devenu roi

Au moment même où Montréal « gardait Mehta » après ses concerts d’octobre 1960, Georg Solti, alors directeur musical du Philharmonique de Los Angeles, invitait le jeune chef indien à une audition pour qu’il devienne son assistant. Mehta fit le voyage et eut la proposition d’emploi, qu’il déclina finalement. Mais à la première occasion, dès janvier 1961, l’orchestre se souvint de son audition et l’appela pour remplacer un chef invité malade, Fritz Reiner.

Les concerts furent si exaltants que le Philharmonique de Los Angeles nomma Mehta chef associé. L’administration pensait que Solti, qui le voulait comme assistant, n’y verrait pas mal. Mais le bouillant Hongrois, qui n’avait pas été consulté, fut piqué au vif et remit sa démission. Son poste de directeur musical échoua… à Zubin Mehta qui, en quelque mois à peine, venait de glaner deux orchestres en Amérique du Nord. Pierre Béique accepta de partager son chef avec un orchestre de la côte ouest et Zubin Mehta présida aux destinées du Philharmonique de Los Angeles entre 1962 et 1978. Il le fit passer d’un orchestre de second rayon à un vrai « challenger » des cinq grandes phalanges américaines, statut entériné par ses successeurs Carlo Maria Giulini et Esa-Pekka Salonen.

La carrière discographique de Zubin Mehta avait débuté à Vienne, ville où il avait été formé par Hans Swarowsky. Son premier disque, pour Vox, le montre accompagnant un jeune pianiste nommé Alfred Brendel dans le concerto « Empereur » de Beethoven. Decca le remarqua et lui fit enregistrer à Vienne la 9e Symphoniede Bruckner en 1965, suivie de la 4e Symphonie de Franz Schmidt et d’un programme groupant des ouvertures de Wagner et les Préludes de Liszt. Le premier disque à Los Angeles (Respighi), publié par RCA, se trouve dans le coffret Sony paru l’an passé. Pour le reste, tout est dans la boîte publiée aujourd’hui par Decca.

Photo: Decca Records

Un héritage européen

L’image plutôt confortable et rassurante, voire conformiste, que nous avons de Zubin Mehta depuis son passage au Philharmonique de New York, qui semble avoir un peu embourgeoisé et arrondi son approche musicale, n’était absolument pas celle projetée dans les années 1970, où Mehta était un emblème de « fougue bien contrôlée ».

Nombre d’enregistrements auxquels on n’avait pas prêté grande attention (par exemple Pétrouchka ou la4e Symphonie de Bruckner de 1970) sont fort intéressants à redécouvrir pour jauger la manière dont le chef fait avancer la musique.

Mehta n’était pas qu’un dompteur d’orchestres, John L. Holmes raconte, dans Conductors on Record, comment, afin de créer un « son viennois » à Los Angeles, il avait persuadé la direction d’investir 300 000 $ dans l’achat d’instruments afin d’arrondir les angles sonores. Le côté non typiquement américain (non plastronnant, par rapport à Chicago par exemple) de ces enregistrements vient aussi du fait, comme le rappelle Cyrus Meher-Homji dans son excellente notice, que l’orchestre renfermait encore en son sein de nombreux réfugiés européens.

Des enregistrements célèbres accompagnent le mandat de Zubin Mehta à Los Angeles : Le sacre du printemps de Stravinski (un peu décevant à la réécoute), Les planètes de Holst (très à la hauteur du souvenir), Ainsi parlait Zarathoustra de Strauss, Arcana et Isonisation de Varèse, la 3e Symphonie de Saint-Saëns, le premier CD de la musique de Star Warsou un admirable CD de poèmes symphoniques de Liszt comprenant la Bataille des Huns.

On se réjouit de retrouver Une vie de héros, Sinfonia domestica, Don Quichotte et la Symphonie alpestre qui ajoutent au rayonnement straussien, de très remarquables Symphonies nos 3 et 5 de Mahler et les nos 4 et 8 de Bruckner. Nous trouvons ici une alliance d’opulence et de fermeté sans la froideur plus analytique des enregistrements de Lorin Maazel à Cleveland à la même époque. On le ressent bien à l’écoute d’une brillante et intense intégrale des symphonies de Tchaïkovski qui a, de tout temps, été sous-estimée.

Les documents que l’on redécouvre ici sont le Poème de l’extase de Scriabine, la 4e Symphonie de Nielsen, la première version de la 4e Symphoniede Tchaïkovski, les Symphonies nos 1 et 2 de Ives (où Mehta n’égale pas Ormandy ou Bernstein) et quelques remarquables Schoenberg.

Pour ceux qui ne le connaissent pas : l’Empereur avec Alicia de Larrocha surpasse à nos yeux une très large majorité des versions en raison du toucher singulier de la pianiste et d’un accompagnement très détaillé. Très peu de concertos ont été gravés à Los Angeles.

Photo: Dieter Nagl Agence France Presse

Un autre coffret

Face à cette boîte essentielle qu’attendaient tous les admirateurs du chef, Warner publie également ses enregistrements Mehta dans ​Zubin Mehta, The Complete Warner Recordings.

Le coffret contient deux types de documents : les enregistrements EMI, qui utilisaient notamment Mehta comme accompagnateur, et les gravures Teldec des années 1990, qui employait le chef pour bâtir son catalogue symphonique.

On trouve chez EMI le chef dialoguant avec Itzhak Perlman (Khatchatourian, Bruch, Chostakovitch, Castelnuovo Tedesco) ou Ravi Shankar dans son concerto pour sitar, et même dans un ancien enregistrement lyrique : Aida à Rome en 1967 avec Birgit Nilsson, Franco Corelli et Grace Bumbry. Le cœur du coffret est le grand répertoire gravé pour le label Teldec qui se constituait dans les années 1990 un catalogue luxueux, concurrent de Sony, pour lequel Mehta enregistrait aussi. Symphonie fantastique, Planètes de Holst, Sacre du printemps, Carmina burana, Symphonies nos 1 (EMI), 2, 5 et 6 de Mahler, Franck, Saint-Saëns, 2e de Sibelius, un excellent CD Gershwin plus le  remakedu  Concert des 3 ténors (1994) n’apportent pas de surprises majeures. On y trouve aussi les bandes sonores des films d’opéra en décors naturels : Tosca à Rome et la Traviata à Paris, également inclus en DVD. C’est du Mehta en pleine maîtrise souvent plus « opulent-confortable » qu’« opulent-exaltant », comme en témoigne la comparaison des Planètes ou de la 5e Symphonie de Mahler avec les versions antérieures.

Après les parutions de ces deux coffrets suivant la grosse boîte Sony de 2019, qui regroupe les enregistrements Columbia souvent routiniers avec le Philharmonique de New York dans les années 1980 et quelques gravures réalisées à Berlin et en Israël, que reste-t-il à éditer ? En fait, même si la saga Mehta à Los Angeles impressionne, le chef a aussi réalisé des enregistrements importants à Vienne et en Israël pour Decca. Ce qu’il faudrait, ce serait une édition complémentaire ou une vraie intégrale Mehta Decca, comme nous avons, chez DG, des intégrales Karajan, Bernstein, Kubelik, Jochum ou Fricsay.

En attendant, retour aux glorieuses années 1970 avec ces disques associés à leurs visuels originaux. L’aventure Mehta-Los Angeles s’est achevée sur la 3e Symphonie de Mahler avec, pour le chef, une sensation hors du commun. « Souvent, vous sentez qu’une prestation est bonne, mais il y a plusieurs niveaux de bon, disait-il à Helena Matheopoulos.  Au sommet, il y a un état où vous avez l’impression de ne plus être sur le podium, de flotter. […] Depuis que j’ai approuvé les bandes, je n’ai plus jamais écouté cet enregistrement. J’ai trop peur de le réentendre »

Zubin Mehta. Los Angeles Philharmonic Complete Decca Recordings // Zubin Mehta. The Complete Warner Recordings

Decca, 38 CD, 485 037 4 // Warner, 27 CD, 3 DVD, 0190295221324