Sourire au bord du précipice

Ce concert était le dernier devant un public à la Maison Symphonique avant 28 jours.
Photo: Antoine Saito Ce concert était le dernier devant un public à la Maison Symphonique avant 28 jours.

« La récompense la plus agréable qu’on puisse recevoir des choses que l’on fait, c’est de les voir connues, de les voir caressées d’un applaudissement qui vous honore. »

Pour ceux qui doutent de la pérennité du génie de Molière, le hasard de la vie faisait que les dernières notes à résonner avant longtemps (oh pardon, avant 28 jours…) devant un public à la Maison symphonique étaient celles de la musique de scène de Richard Strauss pour Le bourgeois gentilhomme, source de cette citation. Cette œuvre néoclassique heureuse de Strauss a apporté une forme de sourire au bord d’un abîme. Jouer devant une salle vide sera un acte contre nature pour un modèle, la webdiffusion payante, qui n’a pas eu le temps de s’implanter et n’a aucunement fait ses preuves.

Une courageuse quarantaine

La cheffe finlandaise Susanna Mälkki, dont les concerts de mars avaient été annulés par le subit confinement, avait accordé assez de foi en la stature et constance du Québec et à nos très scrupuleuses mesures sanitaires, pour accepter de s’astreindre à une quarantaine de 14 jours afin de rencontrer ces jours-ci l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) et son public. Après le coup de massue gouvernemental asséné lundi soir aux arts de la scène, elle dirigeait, mercredi soir, le seul de ses trois concerts devant auditoire.

Après Les planètes, ce jeudi, diffusées sur le web la semaine prochaine, le concert de vendredi, en direct à la télévision sur Mezzo Live HD montrera à la Terre entière, par le spectacle sinistre d’une salle désespérément vide, que nous réglons ici nos problèmes de contagion dans les sphères privées en sciant l’un des pans de notre économie les plus performants, les plus exportateurs et les plus sécuritaires sur le plan sanitaire.

Le bourgeois gentilhomme marque donc l’évacuation de deux valeurs si capitales en des temps d’adversité : l’écoute mutuelle et le partage en communauté. « Il y a plaisir à travailler pour des personnes qui soient capables de sentir les délicatesses d’un art », écrivait Molière. De la délicatesse il n’y en eut point quand fut invoqué, mardi, par le premier ministre, un hypothétique danger de se réunir pendant 1 h 30 dans une grande salle. Cette curieuse idée d’ajouter le discrédit sur des mesures éprouvées et scientifiquement documentées n’a heureusement pas eu l’effet que l’on pouvait craindre. Loin d’être saisi par l’effroi et d’annuler sa présence au concert, le public a, au contraire, mené l’OSM à enregistrer un accroissement des demandes de billets.

Strauss primesautier

Dans sa partition du Bourgeois gentilhomme, Strauss a décidé de mettre en musique des scènes plutôt que des mots. Nous avons donc une « Entrée et danse des tailleurs », un « Dîner » ou un « Menuet de M. Jourdain » et non des mélodies illustrant spécifiquement de célèbres tirades : « Vos beaux yeux me font mourir d’amour » ; « Dans tous les beaux-arts c’est un supplice assez fâcheux que de se produire à des sots » ou « Il le gratte par où il se démange ».

Comme il devenait emblématiquement le dernier, on pouvait regretter que, des trois dirigés par Susanna Mälkki, ce concert était le moins spectaculaire ou le moins « symphonique ». Ce type de programme aurait très bien pu être assumé par I Musici élargi. Mais la cheffe s’est adressée au public dans un excellent français pour souligner le « grand luxe de pouvoir jouer » et expliquer que les trois concerts traiteraient de la place de l’être humain dans l’univers. Ce programme préludait au « regard vers le ciel » et au « regard vers l’intérieur de soi ».

Susanna Mälkki, clairement motivée par la succession de Kent Nagano, avait été la première « candidate » (même s’il n’y a pas officiellement de candidats) testée, lors d’un programme à Lanaudière en 2018. Le résultat avait été si insignifiant que l’on pensait la page tournée. Assurément non. Diriger un concerto avec en soliste une première chaise de l’orchestre, qui plus est membre du comité de sélection, n’est assurément pas anodin, pas plus que la présence de Lucien Bouchard et Madeleine Careau.

Susanna Mälkki n’a manqué ni de « remercier et féliciter l’organisation », ni de manifester son enthousiasme à l’égard des musiciens. Il est vrai qu’Andrew Wan s’est illustré dans l’épisode des tailleurs du Bourgeois gentilhomme. Dans cette œuvre, le mètre étalon interprétatif est l’enregistrement de Fritz Reiner. Parmi les versions récentes, celle de Paavo Järvi à Brême chez PentaTone est fort délicate et réussie.

Photo: Antoine Saito Le clarinettiste Todd Cope et la cheffe Susanna Mälkki

Le concert de mercredi ne nous a aucunement fait changer d’avis sur Susanna Mälkki, à la direction sobre, claire et élégante, mais qui a l’air de dérouler des tableaux musicaux au lieu d’animer des scènes. La passivité du soutien, certes professionnel, du Concerto pour clarinette de Mozart contrastait fortement avec le travail d’accompagnement de Bernard Labadie, son omniprésence pour faire vivre et animer les phrases, ici simplement déroulées. C’est peut-être pour cela qu’une circonstance profondément émouvante (une déchirante séparation, pour longtemps sans doute) n’a dispensé aucune émotion.

Le Concerto de Mozart (qui a connu un accroc de la flûte dans le 2e mouvement) a été fort élégamment joué par Todd Cope. Il est désormais presque étrange d’entendre cette œuvre à la clarinette moderne. On s’est habitué au cor de basset, sans compter que Lorenzo Coppola est venu la jouer deux fois à Montréal avec une clarinette de basset, l’instrument reconstitué d’après des gravures. Ces variantes de clarinettes, pour lesquelles Mozart a vraiment composé son œuvre, ont des graves plus creusés, qui manquaient mercredi.

Il faudra désormais beaucoup de courage aux musiciens pour donner leur meilleur dans un désert. « La grande réponse que l’on doit faire aux outrages, c’est la modération et la patience », nous enseigne Molière dans le Bourgeois gentilhomme. Ça va être difficile.


Sur les traces du Bourgeois gentilhomme

Mozart : Concerto pour clarinette, K. 622. R. Strauss : Suite du Bourgeois gentilhomme. Todd Cope (clarinette), Orchestre symphonique de Montréal, Susanna Mälkki. Maison symphonique de Montréal, 30 septembre 2020.