Ben et Betty voient triple

En plus des chansons du film, Betty chantera du Piaf, accompagnée par douze musiciens dirigés par Ben Charest.
Photo: Jacques Nadeau En plus des chansons du film, Betty chantera du Piaf, accompagnée par douze musiciens dirigés par Ben Charest.

Après la valse folle des palmes, prix et mentions, après le swing dément aux Oscars, la poussière n'est toujours pas retombée sur Belleville et ses Triplettes, et encore moins sur la belle vie plus du tout tranquille du guitariste-compositeur Benoît Charest et de sa chanteuse de compagne Béatrice Bonifassi. Offres, projets, tout déboule. De quoi perdre la boule. Heureusement qu'ils sont deux.

Quand je les rencontre au coeur du Plateau, Ben et Betty sortent de chez le photographe. «Ça nous prenait des photos de couple, il paraît», maugrée le Charest, toujours un peu scrongneugneu quand il se sent coincé par les obligations. La Bonifassi, elle, rigole. «Ça fera joli au-dessus du lit... » Son homme esquisse un sourire assassin. Bien sûr, les photos, c'est pour la promo. Pour ces goinfres des médias. Pour répondre à la demande.

«C'est ça qu'on fait depuis les Oscars, répondre à la demande, résume le musicien bombardé tête d'affiche. Tu vois mes oreilles? Elle vont me tomber, tellement je passe mes journées au téléphone.» Dame! C'est que les Triplettes n'en finissent plus de faire des petits. Ça se bouscule au portillon: les producteurs hollywoodiens, les mille et un publicistes qui veulent tous des «jingles» dans le genre de la désormais fameuse chanson Belleville Rendez-vous, les quémandeurs de licences qui veulent Les Triplettes de Belleville dans leur bled (au moment où vous lisez ces lignes, on en est à 34 pays conquis) et tous ces promoteurs qui ont appris qu'un spectacle avait été monté à partir de la trame des Triplettes et qui, de Paris à Katmandou, le veulent sur leur scène. Et qui veulent aussi Betty, depuis ses époustouflantes deux minutes aux Oscars: chacun sait dorénavant le sacré tempérament, le chien, la gouaille, la formidable voix qu'elle a. D'où les photos en tandem. D'où l'album solo de Betty à l'horizon.

«C'est comme si on avait une deuxième job, commente Ben. Voir à nos affaires, c'est un autre temps plein. C'est comme si on était une fromagerie locale et que McDonald's voulait tout d'un coup que notre fromage soit dans tous les quarts de livre du monde. Ça te prend une structure. Que tu ne veux pas trop grosse non plus. Ç'a été le problème de mon père toute sa vie. Il était graphiste. Ou bien il était trop petit et il avait trop de travail pour la grosseur de sa boîte, ou bien il prenait de l'expansion et ne s'occupait plus que de gérer la business au lieu de créer.» Betty renchérit: «Trouver un nouvel équilibre, c'est notre défi. Quand on te propose des trucs énormes, avec des budgets qui dépassent ton entendement, ça donne un peu le vertige.» Ben éclate de rire, trop content de l'analogie qui lui vient en tête: «C'est comme gagner le million. On est la famille Lavigueur de la musique... » Fou rire autour de la table.

Et la famille, là-dedans, justement? Le couple, d'abord? Comment Ben et Betty survivent-ils au raz-de-marée sur leur radeau de la rue Dante, dans la Petite Italie? «Ça complique tout, bien sûr, lâche Betty, fataliste. Mais nous, de toute façon, c'est toujours compliqué.» Quand ils se sont rencontrés en 1997, dans un bar de jazz, c'est ce que Benoît avait déclaré à Béatrice. «Il m'avait dit: "Betty, moi c'est très compliqué... " J'avais répondu: "Moi, c'est simple, c'est oui ou non." Il m'a amenée chez lui.» Quand je leur demande s'ils s'entendent mieux dans la vie ou dans la musique, Betty sourit largement et trouve que c'est une question intéressante. Ben regarde le plancher du resto. «Allez, intime Betty à Ben, réponds!» Quelques anges, un gros chien, des tas de cyclistes et quelques Triplettes passent. Betty se lance: «C'est mieux musicalement.» Ben sort une phrase de politicien: «Je pense que c'est difficile d'allier les deux.» Betty le gronde: «C'est pas ce qu'on te demande! C'est simple: qu'est-ce qui est le plus facile avec moi, la vie ou la musique?» Ben lève les yeux et sourit de son sourire le plus crasse à sa Betty. «C'est plus facile dans la musique parce que c'est moi le chef.» Betty irradie: «Voilà. Je voulais qu'il le dise.» Ben s'esclaffe.

De toute évidence, c'est en studio ou sur scène que Benoît Charest est le plus à l'aise. Et le spectacle des Triplettes, qu'il a «cassé» au Portugal la semaine dernière (lieu de la finale de l'Euro, autant dire le paradis pour ce fada de foot), est la vraie récréation entre les exigences de la promo et l'abonnement au téléphone. «Ç'a été beaucoup de travail, préparer le show, adapter la musique à la scène, écrire les partitions pour douze musiciens, créer une ambiance de cabaret avec les éclairages, mais j'accomplis un rêve: diriger un orchestre, ça me plaît énormément.» En plus des chansons du film, Betty chantera du Piaf. «Pas un cliché», promet-elle. «Il y a [l'ex-Sinners] Charles Linton qui va venir chanter un standard napolitain, continue Ben. Un duo ténor et aspirateur... » Pince-sans-rire, il ajoute: «Et puis, évidemment, il y a la participation de Jimmy Page... » Betty rigole. Ben rigole. La vie est encore passablement belle à Belleville.

Les Triplettes de Belleville, en spectacle ce soir à 18h au Spectrum; dimanche à 21h30, place d'Youville, à Québec.