La trame pour temps libres de Daniel Bélanger

La beauté du projet de Daniel Bélanger réside dans tout ce qui dépasse le compositeur pour mieux le rejoindre, l’intangible originalité de la proposition.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La beauté du projet de Daniel Bélanger réside dans tout ce qui dépasse le compositeur pour mieux le rejoindre, l’intangible originalité de la proposition.

Apertuna. Petite minute d’intro. Vocalises de ténor, cordes. Quelque chose de Some Enchanted Evening, la chanson de la comédie musicale South Pacific. Un tout petit quelque chose. Ça dépend de la culture musicale de chacun. Peut-être entendrez-vous un autre air ? Il y en a autant qu’il y a de secondes. Et ce n’est que l’ouverture. « Oui ! L’ouverture ! » Daniel Bélanger saute sur le mot comme Batman lance le moteur à réaction de la Batmobile. Ou le Virginien sa monture dans Le Virginien. « C’est le bon mot, je trouve : une ouverture, ça ouvre. J’ai tout ouvert. Tous les robinets. »

Mais « en contrôlant le flot, poursuit-il. En étant le maître du studio comme j’étais le maître de mon terrain de jeu quand j’étais enfant. Si tu veux entendre la musique de Voyage au fond des mers ou de Perdus dans l’espace là-dedans, tu peux. Toutes les musiques de films, toutes les musiques instrumentales, tous les thèmes que j’ai imbibés dans ma vie, tout est là. Pour jouer ». À nous de jouer ? « À vous de jouer ! »

La deuxième pièce s’intitule Froide était la gâchette. Ça annonce la couleur. Rouge sauce spaghetti. Tiens, on dirait le banjo de l’Adieu à Cheyenne, au petit trot. La musique tragicomique accompagnant la lente mort du personnage inoubliable de Jason Robards. Plus loin dans la pièce de Bélanger, il y a un motif joué au clavier qui renvoie au thème d’Amicalement vôtre (de John Barry), entre céleste et clavecin. « Il y a du très conscient là-dedans, et de l’intégré qui ressort malgré moi : du savoir que j’utilise en le sachant, et du bagage qui me sert à mon insu. »

Tout ça pour jouer à se raconter des histoires. Salutaire injection de merveilleux dans nos drôles de vies confinées pas tout le temps drôles. « C’est exprès pour s’évader sans danger, on meurt pas pour vrai à la fin, confirme l’éternel gamin en rigolant.  J’avais écrit la musique de L’audition, le film de Luc Picard, en 2005. Personne ne m’ayant invité à récidiver, je me suis dit : “Ben, je vais m’inviter moi-même, je vais m’en faire des musiques de films, à partir des images que j’ai dans ma tête.” C’est parti comme ça. »

Toutes les musiques de films, toutes les musiques instrumentales, tous les thèmes que j’ai imbibés dans ma vie, tout est là. Pour jouer.

Et quand on est Daniel Bélanger, ça peut aller loin. Et on le voit venir de loin aussi. Les arrangements de cordes très panoramiques de l’album Chic de ville, les chœurs manière Armée rouge de l’album Paloma, c’était déjà la mise en scène d’un grand plan-séquence. En Bélangerscope 3D. « Le plaisir, c’est que tu peux être en même temps le gars qui faisait les effets sonores dans les dessins animés de Wally Gator et Touché la Tortue, tu peux être le Manège enchanté autant que Lawrence d’Arabie. Et mélanger tout ça, avec les instruments qui sont à ta portée dans le studio, une flûte à coulisse en plastique autant que de l’Omnichord et du banjo. » Il ajoute : « Quand même, j’ai eu de l’aide, pour les arrangements plus ambitieux, les formidables musiciennes d’un orchestre de chambre, et quelques bassistes d’appoint talentueux, entre autres. Mais j’ai pas mal joué tout seul dans mon carré de sable. »

La cinquième pièce, Un grillon au parc national, est un film en soi. Pensez Steve McQueen au volant, Mustang dans le tapis et rythme haletant signé Lalo Schifrin. Avec les congas du thème de Mission : Impossible. Et tout un tas de trompettes en finale. « Ça fait vraiment thème de série d’action et d’espions, ça c’est voulu. » Et Daniel de fredonner au bout du fil le thème des Champions, l’émission britannique où un trio d’agents aux superpouvoirs contrecarrait les plans de potentiels maîtres du monde. « Qui faisait la musique de ça ? [Réponse : principalement Tony Hatch, que l’on connaît pour les succès de Petula Clark.] Le suspense était intenable… Quelle richesse évocatrice, ces thèmes ! »

Les fruits mûrs

La beauté d’un tel projet réside dans tout ce qui dépasse le compositeur pour mieux le rejoindre, l’intangible originalité de la proposition : « Je me suis dit que c’était un peu destiné aux mêmes fous que moi, mais finalement, c’est encore du Daniel Bélanger pour tout le monde… Il n’y a pas de paroles sur les mélodies, mais c’est tout comme. C’est ma manière de phraser, mes tournures. Je m’en rends compte seulement maintenant, avec le recul. On est cohérent presque malgré soi. On est la même personne. La racine du goût a commencé jeune, et là j’en suis à récolter les fruits mûrs, et même très mûrs. »

Il a un exemple bien précis pour décrire le grand jardin de musique, ce terreau encore si fertile en lui. « Les vocalises très percussives dans Aux champignons par temps clair, je sais très exactement d’où elles viennent : d’O Superman, sur l’album Big Science de Laurie Anderson, qui m’avait explosé la tête en 1982 ! Mais tu peux écouter ma pièce instrumentale sans savoir ça. Moi, ça me ramène à la source, mais c’est un outil dans ma panoplie pour construire autre chose. »

Il y a aussi la ligne de basse, décantée du Come Together des Beatles. « Ah oui ? Ah ben oui, je m’en étais même pas aperçu, et pourtant, c’est en plein milieu de la face. C’est même joué avec une basse Beatles. Pour moi, jusqu’à cet instant même, c’est Laurie Anderson qui était la référence claire. »

Tout ça est d’une importance relative, matière à discussion pour fadas de musique intarissables. Oui, La flûte atomique, avec son « orgue de salon de mononcle », comme dit Bélanger, renverra certains aux bandes sonores des métrages égrillards du cinéma québécois du début des années 1970. Pour d’autres, ce sera la trame d’épisodes personnels de la vie, pas encore écrits.

« On vit dans un monde bavard, tout le monde parle en même temps, alors mon souhait, c’est de fournir un espace pour réagir, pour inventer, pour continuer de créer. »

Travelling

Daniel Bélanger, Audiogram. À paraître le 2 octobre.