Jean-Marie Zeitouni, tête haute et coeur brisé

Jean-Marie Zeitouni s’émeut d’une relation «très profonde avec les musiciens».
Photo: I Musici Jean-Marie Zeitouni s’émeut d’une relation «très profonde avec les musiciens».

I Musici changera de chef après la fin de la présente saison, une décision qui a pris le milieu québécois par surprise. L’information a été diffusée par communiqué le 16 septembre alors que le contenu de la programmation ne sera dévoilé qu’en octobre. Une saison « qui mettra à nouveau en valeur la vitalité et la virtuosité des musiciens », écrivait alors Louise Vaillancourt, présidente du conseil d’administration (C.A.) d’I Musici sans un mot pour le gigantesque travail accompli par le chef Jean-Marie Zeitouni.

Pourquoi fallait-il tourner la page ? Interrogé par Le Devoir, le conseil d’administration a délégué son ancien président, David Sela, pour nous parler : « C’est une décision d’un commun accord, pas une décision unilatérale du C.A. Après 10 ans de collaboration, chacun suit son chemin. Jean-Marie Zeitouni dirigera les concerts jusqu’à septembre 2021, et vu l’attachement des musiciens à l’égard de leur chef, nous allons sûrement lancer des invitations à Jean-Marie pour qu’il revienne diriger I Musici. »

Joint à Nancy, en France, le chef admet qu’il y a commun accord… sur un constat de désaccord qui a conduit à ce choix déchirant.

« On peut dire que le C.A. et moi ne partageons pas la même vision sur l’avenir. C’est clair, et ils ne s’en cacheront pas non plus », résume Jean-Marie Zeitouni.

« J’ai le cœur brisé, car j’aurais aimé continuer avec les musiciens. J’aurais pu facilement courber la tête et dire au conseil : “Oui, on fait comme vous voulez.” Mais je n’y crois pas. »

Comment David Sela, au nom du conseil, définit-il cette ligne stratégique à venir ? « Ce qui distingue I Musici, c’est de pouvoir faire des coups d’archet baroques et en même temps de présenter des créations contemporaines. Nous voulons rester dans l’héritage Turovsky-Zeitouni. Par contre, notre public ne va pas toujours au centre-ville. Nous voulons nous en approcher. De nouvelles plateformes, les parcs, les HLM, les centres d’achats, au même titre que la Maison symphonique : nous cherchons à amener notre musique vers le public, car nous sommes beaucoup plus mobiles, à 15 musiciens, qu’un orchestre symphonique. La COVID a accéléré notre volonté d’aller vers le numérique et le public. »

Mais cette évolution se fera sans Zeitouni. « Ce n’est pas que je ne crois pas en la vocation éducative. Mais j’ai 45 ans et je n’ai pas le goût d’improviser. »

On peut dire que le C.A. et moi ne partageons pas la même vision sur l’avenir. C’est clair, et ils ne s’en cacheront pas non plus.

 

« I Musici a toujours été très ouvert au métissage culturel, poursuit-il. Les musiciens d’I Musici, plus que n’importe quel orchestre ici, ont enseigné et joué dans des favelas en Colombie ou au Brésil. Nous avons bâti sur la qualité, mais n’avons jamais eu les moyens de nous vendre et de communiquer. Maintenant, il faut changer de direction. Il me semble aussi difficile de s’improviser spécialiste de l’éducation que de s’improviser orchestre qui se vend. »

On a compris que le chef, qui note par ailleurs que « les musiciens ont gagné des auditions avec un contrat qui leur garantit de jouer des œuvres complètes et du répertoire motivant », se méfie fortement des changements de cap. « La médiation culturelle est une spécialité, la pédagogie est une spécialité. »

Zeitouni, qui dit avoir « accumulé beaucoup de frustrations », ne veut pas assumer ce tournant. Par peur d’en encaisser d’autres.

Une PME de musiciens

Se souvient-on encore que Jean-Marie Zeitouni a repris et reconstruit un ensemble en pleine débandade ? Un niveau de plus en plus fluctuant, un départ sans cesse retardé de Yuli Turovsky, un public qui désertait et n’est, hélas, pas revenu ?

Le chef s’émeut d’une relation « très profonde avec les musiciens». « Ils m’ont accueilli et je les ai accueillis, car ils étaient dans une période de deuil dans la première année. » Il fallait aussi rebâtir une relation. « Yuli avait une relation de père avec ses enfants. Je voulais construire une relation d’adulte à adulte, de collègue, de conseiller, d’ami. Ce travail a été fait et c’est pourquoi je suis extrêmement peiné de quitter le groupe, d’autant que, dans des conditions normales, je crois fortement à ce projet-là. »

Les cinq premières années ont été consacrées au renouvellement de l’ensemble et à la consolidation de l’équipe artistique, « puis nous avons monté une super équipe administrative ». On sent que le départ de Simon Gamache de la direction générale, en 2019, a totalement changé la dynamique interne.

Le noyau musical, lui, est resté d’une imperturbable solidité. « Dans l’héritage de Yuli Turovsky, il y avait des interprétations d’une fougue et d’un caractère exceptionnel. Il y avait aussi cet esprit de famille. Les gens qui louent les salles, marquent les partitions, commandent la musique, font les horaires, ce sont des musiciens. Je voulais préserver et cultiver cet esprit de PME au sein de l’ensemble. Mais pour reconstruire I Musici, je voulais chercher du sang nouveau. Les musiciens qui allaient partir à la retraite voulaient cohabiter avec les nouveaux pendant quelques années pour leur transmettre des valeurs. »

Ce passage s’accomplit alors que plus du tiers d’I Musici a changé. Symbole de l’esprit de groupe, « pendant les trois premiers mois du confinement, nous avons fait des réunions virtuelles Zoom avec les musiciens chaque jour, juste pour garder contact et demander comment ça va. J’ai une tante qui est décédée, deux musiciens ont perdu leurs parents à cause de la COVID. Nous avons échafaudé des projets, élaboré le concours pour les jeunes musiciens. C’est un groupe uni qui communique ensemble et règle ses problèmes avec maturité. C’est dur de quitter cela ».

Un orchestre différent

En matière de répertoire, la boucle est bouclée : « En 2011 je suis arrivé avec un plan. L’ensemble a été construit autour de la virtuosité de Yuli Turovsky. Il y avait 25 % des concerts avec des solos de violoncelle entourés du répertoire russe et romantique. Je voulais monter un orchestre de chambre qui puisse jouer toute la littérature d’un orchestre de chambre, du début du baroque à aujourd’hui, dans toutes les configurations, dans une approche plurigénéraliste »

« Au début, c’était très difficile. À Bourgie, on a donné Beethoven dans une salle saturée de sons avec des sonorités de cordes pas belles, mais il fallait passer par une absence de vibrato pour retrouver le son des cordes et refaire l’intonation. »

Au bout du compte ? « Cela ne sonne pas comme le même orchestre. I Musici est plus caméléon, plus raffiné et fier d’utiliser des vocabulaires différents pour des répertoires différents. »

Le Devoir avait appris il y a quelques mois que Distant Light, le CD de Peteris Vasks avec Vadim Gluzman chez Bis, devait être enregistré par I Musici. Comment un tel rendez-vous, qui aurait projeté à nouveau I Musici sur la scène médiatique internationale, a-t-il pu être manqué ? « Les musiciens à payer : 21 000 dollars, budget refusé ! Je voulais mettre 5000 dollars de ma poche et chercher les 16 000 restants par sociofinancement : refus aussi, car cela aurait eu l’air “amateur et communautaire”. »

Une fois que la page sera tournée, le chef espère revoir les musiciens qu’il aime tant. « Je suis très reconnaissant de mon temps chez I Musici, ajoute le chef. J’ai eu une fille, Gabrielle, qui va avoir huit ans. Cela m’a recentré à Montréal. Il y a 10 ans, je dirigeais 35 orchestres différents. Maintenant, 10 orchestres, trois fois par an. »

Le futur l’amène en France, aux États-Unis et beaucoup au Canada, où il est l’invité régulier de plusieurs orchestres. À Montréal, la création de Julien Bilodeau et Michel Marc Bouchard à l’Opéra de Montréal l’attend. Libérer du temps pour planifier des projets d’opéras et pratiquer l’art total de l’opéra dans une fosse d’orchestre, Jean-Marie Zeitouni ne demande pas mieux.