Qu’est-ce qui se passe dans le «top-500»?

L’album «What’s Going On» de Marvin Gaye a détrôné «Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band» des Beatles.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir L’album «What’s Going On» de Marvin Gaye a détrôné «Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band» des Beatles.

Les disques ne changent pas, mais nous, si. Le populaire magazine américain Rolling Stone a publié mardi matin une nouvelle version de son palmarès des 500 meilleurs disques de tous les temps, et le visage de cette liste encore très courue est assez différent de ses précédentes moutures. Ne serait-ce que le détenteur de la pole position, What’s Going On de Marvin Gaye, qui détrône Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band des Beatles. Si la valeur de l’exercice divise les mélomanes interrogés, ceux-ci y soulignent toutefois la présence accrue et nécessaire des musiques afro-américaines, le rap en tête.

Le Rolling Stone avait fait l’exercice du grand palmarès en 2003 et en 2012, et cette nouvelle cuvée a été l’occasion de revoir la liste au complet, explique le magazine. Plus de 300 membres d’un jury formé de travailleurs de l’industrie musicale, de journalistes et d’artistes ont chacun fourni un top-50, chaque rang étant associé à un nombre de points. Le résultat de 2020 compte 86 albums parus dans les années 2000, et 154 disques ont fait leur entrée dans le top-500, un important influx de sang frais.

« Le moment est très bien choisi ; on commence une nouvelle décennie, on est aussi en crise, les valeurs s’entrechoquent », lance le professeur de musicologie à l’UQAM Danick Trottier, qui aime bien l’exercice de la liste.

Il y a bien sûr dans les hauteurs de ce palmarès des disques des Beatles, de Bob Dylan, des Rolling Stones, de Bruce Springsteen et de Jimi Hendrix. Ils y étaient en 2002 et en 2013 aussi. Mais les voilà ici devancés par plusieurs nouvelles entrées ou par des albums qui ont vu leur classement s’améliorer radicalement. Blue, de Joni Mitchell, se classe au troisième rang, alors qu’elle était bonne 30e dans les versions précédentes. Le Songs in the Key of Life de Stevie Wonder arrive quatrième, alors qu’il n’était pas des top-50 précédents. Prince fait aussi son arrivée dans les dix disques de tête avec Purple Rain, tout comme Nirvana (Nevermind), Fleetwood Mac (Rumors) et Lauryn Hill (The Miseducation of Lauryn Hill). Kendrick Lamar voit par ailleurs son To Pimp a Butterfly, paru en 2015, entrer dans le palmarès en 19e place. Une entrée fracassante.

Ce genre de liste vaut ce qu’elle vaut, explique le journaliste Alain Brunet, qui mène le site musical Pan M 360. « Le Rolling Stone, son principal péché c’est d’être américano-centriste au fond, note l’ancien de La Presse. Mais c’est un procédé obligatoire, les listes, c’est essentiel. Ça donne des éléments de compréhension aux usagers normaux qui peuvent inévitablement en échapper. Nos lecteurs cherchent beaucoup de telles listes. Il y a une offre infinie sur les plateformes comme Spotify et les autres, les gens veulent des balises. C’est comme un guide des vins, des meilleurs pneus. » Le Rolling Stone mentionne que l’année dernière seulement, l’article du top 500 avait été consulté plus de 63 millions de fois sur leur site.

Danick Trottier s’attendait même à un palmarès des chansons plutôt qu’à des albums, en harmonie avec « la relation juke-box qu’on a beaucoup avec la musique » maintenant, où toute une génération écoute beaucoup par listes de chansons qui leur plaisent.

Le musicologue voit aussi dans les nombreux changements du top-500 — et particulièrement des cinquante plus haut placés — « le reflet de valeurs fluctuantes », en harmonie avec notre époque. L’animateur à Ici Musique, Olivier Robillard Laveaux, le souligne aussi à grands traits. « On voit une plus grande diversité culturelle, des femmes ont fait leur entrée, avant c’était très blanc et masculin. On voit aussi clairement les courants de pensée du moment, on sent le mouvement Black Lives Matters, la lutte contre le racisme, l’inclusion LGBTQ… On dirait qu’avant je voyais ça comme un peu comme la Bible, c’était ça l’histoire de la musique, mais là je suis à mieux de comprendre que [ce genre de palmarès] s’inscrit dans un certain moment de notre vie, dans un contexte. »

L’arrivée du rap

En ce sens, l’arrivée en masse de grands disques du rap dans le haut du peloton n’est que logique, estime M. Trottier. « Le rap, pendant longtemps, a été minoré comme genre, il n’était pas représenté dans les discours officiels, et on voit qu’on ne peut plus dire ça. »

À titre d’exemple, il n’y a qu’à voir la progression du disque Enter The Wu-Tang : 36 Chambers, du Wu-Tang Clan, paru en 1993. De la 386e position du palmarès de Rolling Stone en 2003, il est aujourd’hui au 27e rang. Même chose pour Notorious BIG, dont le Ready to Die a grimpé de 111 rangs depuis 2003, pour atterrir en 22e position.

Il faut par ailleurs ne pas négliger le facteur générationnel, précise Danick Trottier. Il donne l’exemple d’Elvis Presley, dont un disque s’était classé dans le top-15 lors des deux moutures du Rolling Stone. « Le voilà 78e !, s’exclame le professeur. Mais ce sont beaucoup les gens nés dans les années 1930 qui ont été marqués par Elvis. Là, il est déclassé de plus en plus, c’est un phénomène générationnel, qui fait aussi que Nirvana est dans le top-10. » Billie Eillish (397e ) avait à peine deux ans quand la première mouture du top-500 a été publiée, note Olivier Robillard Laveaux.

Alain Brunet n’aime pas l’idée de numéroter l’importance des disques, mais ces palmarès doivent nécessairement évoluer, croit-il. Comme facteurs à prendre en compte, « il y a la connaissance profonde de la musique, il y a notre sensibilité et aussi l’importance de l’époque dans la perception. Tout ça change constamment. Et je ne crois pas au relativisme ou à l’objectivité absolue en musique, je pense que c’est l’équilibre entre les deux où la vérité se trouve. »

Parce que les « buzz », les emballements collectifs, sont bien réels, rappelle Olivier Robillard Laveaux. « Et c’est pas tout le temps les albums qu’on pense qui finalement vont être influents 50 ans plus tard. »

Les dix meilleurs disques de tous les temps selon la liste du magazine «Rolling Stone»

2020

1. Marvin Gaye, What’s Going On (1971)
2. The Beach Boys, Pet Sounds (1966)
3. Joni Mitchell, Blue (1971)
4. Stevie Wonder, Songs in the Key of Life (1976)
5. The Beatles, Abbey Road (1969)
6. Nirvana, Nevermind (1991)
7. Fleetwood Mac, Rumours (1977)
8. Prince and the Revolution, Purple Rain (1984)
9. Bob Dylan, Blood on the Tracks (1975)
10. Lauryn Hill, The Miseducation of Lauryn Hill (1998)

2012

​1. The Beatles, Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band (1967)
2. The Beach Boys, Pet Sounds (1966)
3. The Beatles, Revolver (1966)
4. Bob Dylan, Highway 61 Revisited (1965)
5. The Beatles, Rubber Soul (1965) 
6. Marvin Gaye, What’s Going On (1971)
7. The Rolling Stones, Exile on Main St. (1972)
8. The Clash, London Calling (1979)
9. Bob Dylan, Blonde On Blonde (1966)
10. The Beatles, The Beatles (“The White Album”) (1968)