Juliette Gréco, la reine de Saint-Germain-des-Prés, s’est envolée

La chanteuse française Juliette Gréco en 2016
Photo: François Guillot Archives Agence France-Presse La chanteuse française Juliette Gréco en 2016

La muse des caves et des cafés de Saint-Germain-des-Prés où s’agitaient les existentialistes, celle dont la beauté, la longue silhouette, la noire chevelure et la vivacité d’esprit auront tant inspiré les artistes parisiens de l’après-guerre n’est plus. Morte à 93 ans dans sa propriété chérie de Ramatuelle (région du Var), la voici envolée. Derrière elle, plus de 60 ans de carrière à porter des titres phares de la chanson à texte que tant d’autres avaient abandonnée. Son blanc visage et ses yeux charbonneux brillent à la une des journaux pour les grands honneurs posthumes, avec détours par ses mains toujours en mouvement. Éternelle Juliette Gréco qui fut aussi un tempérament, une figure de force, de passion, de résistance et de résilience…

Défilent sur sa feuille de route, tant d’illustres noms des compagnons du passé, demeurés vivants jusqu’au bout en elle. Sartre lui avait conseillé de chanter et elle fit ses débuts sur une complainte tirée de sa pièce Huis clos, Rue des Blancs-Manteaux, mise en musique par Joseph Kosma, Miles Davis l’aura tendrement aimée, Serge Gainsbourg, quasi inconnu à l’époque, lui avait offert sa chanson La Javanaise, Boris Vian fut un ami cher et son directeur artistique, Albert Camus en fit sa flamme, Michel Piccoli l’épousa en 1966, François Mauriac la décrivait comme la reine de la nuit. C’est le dernier mythe d’une folle époque qui s’éteint, si tant est que la mémoire des lieux et des temps exaltés puisse jamais s’effacer.

Elle ne chantera plus Déshabillez-moi (encore à 89 ans, par elle entonnée sur un ton alangui) ni Les feuilles mortes, aux relents de nostalgie. L’interprète de Queneau, de Prévert, de Ferré, de Vian, de Brel et de tant d’autres géants de la chanson les a rejoints au royaume de la poésie. De l’Olympia au Bœuf sur le toit à Paris, en passant par toutes les plus grandes scènes du monde, son icône aura brillé partout.

Fleur de résistance

Née en 1927 à Montpellier, sa vie participe à la mémoire de la France du dernier siècle. Fille d’un commissaire de police d’origine corse et d’une mère bordelaise qui allait l’entraîner à Paris — où elle fut petit rat à l’Opéra Garnier — Gréco aura suivi à Montauban durant la guerre cette mère résistante, bientôt arrêtée. En fuite à Paris avec sa sœur, attrapées par la Gestapo où elles furent torturées, Juliette était entre-temps parvenue à détruire dans les toilettes des documents précieux de l’armée de l’ombre. Du camp de Ravensbrük, sa sœur et sa mère devaient miraculeusement sortir vivantes en 1945.

Emprisonnée à 17 ans une dizaine de jours aux côtés de prostituées, Juliette avait pour sa part été libérée en raison de son âge tendre. Recueillie par une amie de sa mère qui logeait près de l’église Saint-Sulpice, potassant un peu l’art dramatique, ne trouvant que des vêtements de garçon pour s’habiller, elle s’en para. Son style allait devenir iconique dans ce Saint-Germain-des-Prés bouillonnant où elle et ses amis auront réinventé le monde en dansant sur des airs de jazz.

En 1983, son autobiographie, Jujube, lui avait semblé difficile à écrire, en remontant ainsi le film de sa vie à l’envers. En 2001, Bertrand Dicale aura également retracé sa vie et sa carrière dans Juliette Gréco, les vies d’une chanteuse. « Je suis comme je suis », chantait-elle sur des mots de Prévert. Et prenez-la ainsi, avec son trac célèbre et son besoin animal du public.

Déjà au temps des Compagnons de la chanson, Gréco était venue au Québec. On l’aura retrouvée sur nos terres par la suite au fil du temps, à la Place des Arts, au centre Phi, dans le cadre des Francofolies pour une dernière tournée en 2015 sur violon et accordéon. Elle nous disait refuser de s’enfoncer dans la nostalgie. On la sentait plus fragile en fin de parcours, la voix grave moins assurée, mais engagée auprès des jeunes, inquiète pour l’avenir de la planète, aux côtés de son compagnon musicien Gérard Jouannest, recommandant à tous d’embrasser la vie en résistant au tout-à-penser, en s’ouvrant à la liberté, sa muse à elle.

La chanteuse s’était fait connaître également au cinéma, déjà en 1950 dans Orphée de Jean Cocteau, vraiment reconnue en 1954 pour son rôle de Quand tu liras cette lettre de Jean-Pierre Melville auprès de Philippe Lemaire, qu’elle allait épouser. On la retrouvera dans un film de Jean Renoir, Elena et les hommes, aux côtés de Jean Marais et d’Ingrid Bergman. Hollywood lui tendit ses bras. Le producteur Darryl F. Zanuck, qui s’était entiché d’elle, la fit tourner, dans The Roots of Heaven de John Huston entre autres. Mais c’est le petit écran avec le feuilleton français Belphégor ou le fantôme du Louvre, en dame troublée et énigmatique, cartonnant à partir du milieu des années 60, qui la transforma en chouchou du public.

Son grand amour demeurait la chanson, malgré un passage à vide au cours des années 80 suivi d’une renaissance grâce aux encouragements de son nouveau mari, Gérard Jouannest, qui la ramena à l’Olympia. Ses albums s’enchaînaient de nouveau, de jeunes interprètes l’honoraient dans leur répertoire, elle consacra une tournée hommage à Brel. « J’arrive, J’arrive, chantait-elle à la mort sur les mots du grand poète belge / Mais pourquoi moi, pourquoi maintenant / Pourquoi déjà et où aller / J’arrive bien sûr, j’arrive / Mais ai-je jamais rien fait d’autre qu’arriver. » La voici dans les fraîcheurs de septembre à son tour arrivée…

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