Marie Davidson et L’Oeil nu tournent le dos au plancher de danse

Le tour de force de Marie Davidson et L’OEil nu (Pierre Guérineau et Asaël R. Robitaille) est d’avoir réussi à faire un disque cohérent, qui coule de la première à la dernière chanson, à l’aide d’ingrédients musicaux disparates. «Je suis curieux de voir ce qui va arriver avec ce disque», confie Asaël.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le tour de force de Marie Davidson et L’OEil nu (Pierre Guérineau et Asaël R. Robitaille) est d’avoir réussi à faire un disque cohérent, qui coule de la première à la dernière chanson, à l’aide d’ingrédients musicaux disparates. «Je suis curieux de voir ce qui va arriver avec ce disque», confie Asaël.

Après avoir passé la dernière décennie à gagner une notoriété internationale grâce à leurs grooves techno et électro crus mettant en scène un nightlife virant au cauchemar, Marie Davidson et Pierre Guérineau font aujourd’hui équipe avec le compositeur et multi-instrumentiste Asaël R. Robitaille pour revenir à l’essentiel, c’est-à-dire la chanson. Puissant mais déstabilisant, Renegade Breakdown, ce premier album de Marie Davidson et L’Œil nu, amorce un nouveau chapitre de leurs carrières respectives où plus rien n’est acquis, sinon la certitude que ces trois musiciens ont encore beaucoup à dire.

À l’été 2019, en plein cœur de sa tournée pour l’album Working Class Woman, Marie Davidson accueillait à Berlin une amie qui lui a fait découvrir l’œuvre des Carpenters. « La chanson Superstar ? J’ai toujours pensé que c’était une chanson de Sonic Youth ! avoue-t-elle. Je suis devenue fan instantanément ; cet été-là, j’ai écouté les Carpenters à fond. »

L'album «Renegade Breakdown»

« J’ai vu dans leur histoire un parallèle [avec la mienne], poursuit Marie. Karen Carpenter est morte à la suite de complications liées à l’anorexie, le sujet me touche parce que je suis une anorexique en rémission. C’est une histoire triste, celle des Carpenters », qui lui a inspiré le texte (en français) de la chanson Lead Sister. « C’est ça, la chanson : le cauchemar, la tragédie derrière la beauté. Je suis contente de celle-là, une de mes préférées l’album » qui, de manière plus large, pose un regard critique sur l’industrie du spectacle, « le concept de se produire en spectacle, mais aussi le concept de spectacle selon Guy Debord », dont l’ouvrage La société du spectacle, incidemment, traîne sur la table à café du salon de Pierre et Marie.

Dans les textes de ses chansons, l’autrice, compositrice, poète et interprète a toujours été d’une grande transparence. Comme un livre ouvert exposant ses faiblesses, ses doutes, ses obsessions et le poids que lui fait porter son métier de musicienne professionnelle, ballottée d’un plancher de danse à l’autre pour la plus grande partie de la dernière décennie — son dernier album solo s’écoute comme la chronique d’une workaholic poussée à bout d’elle-même. Une esclave du spectacle, pour ainsi dire. Pas étonnant qu’elle ait eu envie de changer d’air.

Renegade Breakdown marque un changement de ton et de forme assez frappant, le trio tournant lentement le dos au dancefloor pour explorer le rock classique, la chanson et le jazz sur un nouvel et fascinant album attendu vendredi prochain. C’était, nous apprend Marie, prévu depuis longtemps : « Quand j’ai signé avec Ninja Tune [en 2017], je leur avais dit tout de suite qu’après Working Class Woman, le projet deviendrait celui d’un groupe. Ça ne posait pas de problème pour eux. » Ni même la transformation esthétique qui venait avec sa démarche : les musiques électroniques, Marie sentait en avoir fait le tour. Elle le savait depuis longtemps : dans sa tête, la fête était terminée.

Aller à l’essentiel

L’Œil nu est du même avis. L’Œil nu, c’est l’ami, compositeur et multi-instrumentiste Asaël R. Robitaille (on l’a vu et entendu auprès de Bernardino Femminielli, entre autres) et Pierre Guérineau, qui vient de lancer son projet expérimental Feu St-Antoine sur le label qu’il a cofondé, Édition Appærent, et qui forme le duo électro Essaie Pas avec son amoureuse Marie. Avec ce projet, explique Pierre, « on voulait revenir au songwriting, à l’écriture de chansons avec des couplets et des refrains, après avoir longtemps exploré, ensemble ou chacun de notre côté, la musique électronique, les textures, les sons, le minimalisme ».

Ainsi, le premier extrait de l’album Renegade Breakdown, nouveau projet de Marie Davidson et L’Œil nu, est trompeur. Passée l’intro récitée en anglais, la rythmique vient faire le pont avec le son techno du dernier album solo de la première. Puis, la guitare d’Another Brick in the Wall Pt.2 se ramène, avant que Marie ne chantonne ce refrain pop — en français et en clin d’œil à Mylène Farmer.

Au cœur de l’album, on découvre La ronde, « une comptine », commente Marie, sur une mélodie qui aurait pu être composée par Guy Béard. Venant de cette prêtresse des nuits techno, voilà qui surprend : « C’est une chanson d’amour que j’ai composée pour Pierre », commente-t-elle alors qu’Asaël concède que Renegade Breakdown est sans doute l’album le plus accessible que ces trois musiciens aient jamais réalisé. « Personnellement, j’y prends goût, rebondit Marie. Dans mon écriture, aussi : de plus en plus, mes textes raccourcissent. Je vais à l’essentiel. »

Elle a composé la majorité des paroles et des mélodies de l’album, mais ce sont Pierre et Asaël qui ont érigé la musique autour de ses idées. « [Azaël] vient du jazz, il connaît ça, les progressions d’accords et les bons arrangements », dit Pierre à propos de son ami. « Même lorsqu’il fait de la pop, il a une écriture sophistiquée, de l’intelligence » qui s’exprime brillamment sur ce disque qui cite autant Pink Floyd — « On est tous très fans de Pink Floyd », insiste Robitaille —, qu’un adagio du compositeur baroque Alessandro Marcello, la musique de film de Georges Delerue et certaines ambiances trouvées dans la discographie de Gainsbourg.

Le tour de force de Marie et L’Œil nu est d’avoir réussi à faire un disque cohérent, qui coule de la première à la dernière chanson, à l’aide d’ingrédients musicaux aussi disparates. « Je suis curieux de voir ce qui va arriver avec ce disque, confie Asaël. Même si ça devient un flop, j’en suis fier. J’ai l’impression d’avoir accompli quelque chose là-dessus », sentiment partagé par ses deux amis. Ce ne sera pas un flop, ce sera même le début de quelque chose d’inouï venant de ces trois-là. Entre les branches, on entend déjà la rumeur d’un recueil de poésie signé Davidson et d’un projet folk impliquant ces mêmes musiciens.

Renegade Breakdown

Marie Davidson et L’Oeil nu, Bonsound / Ninja Tune. À paraître le 25 septembre.