«Bunny»: des ailes pour Lucill

Le musicien âgé de 32 ans, natif de Chibougamau, fignole sur «Bunny» des pièces en français dans le texte, mais aux habits amplement inspirés des bonzes britanniques qui, pour plusieurs, sévissaient à l’époque de sa naissance.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Le musicien âgé de 32 ans, natif de Chibougamau, fignole sur «Bunny» des pièces en français dans le texte, mais aux habits amplement inspirés des bonzes britanniques qui, pour plusieurs, sévissaient à l’époque de sa naissance.

Après avoir fait partie du groupe rock montréalais Heat, qui s’est vite consumé au rythme de la tournée, le bassiste Raphaël Bussières a senti « viscéralement » que, s’il voulait durer longtemps dans le monde de la musique, « il fallait qu [’il ait] du contrôle, qu [’il] écrive [ses] tounes ». Un EP et deux ans plus tard, voici que naît Bunny, un premier effort complet signé Lucill, le nom de son projet.

Pourtant, confie-t-il, le musicien a été très heureux comme simple membre instrumentiste de groupes, même s’il a toujours écrit, en parallèle, sans l’ambition de mener son projet. C’était un état « confortable », mais l’occasion fait le larron, peut-être, et Bussières a décidé de se mettre en danger et de plonger.

Le musicien âgé de 32 ans, natif de Chibougamau, fignole sur Bunny des pièces en français dans le texte, mais aux habits amplement inspirés des bonzes britanniques qui, pour plusieurs, sévissaient à l’époque de sa naissance. Raphaël Bussières y a travaillé avec Francis Mineau (Malajube), qui a réalisé l’album et joue de plusieurs instruments sur ces huit chansons.

« Je me sens vraiment à ma place et je sais que c’est ce que je veux faire »,ajoute Bussières, partisan d’une écriture au service de la musicalité. « Au début, c’était terrifiant ! », raconte-t-il en rigolant. Parce que conseiller ses collègues de groupe sur tel ou tel aspect, c’est une chose, mais tout choisir pour soi-même, c’en est une autre, assure-t-il.

Jusqu’aux détails

Mais le voilà bien en selle, ou les ailes dans le vent. « Aussitôt que les chansons sont sorties, je me suis mis à me faire confiance et à faire des choix. Un moment donné, il faut juste faire des choix, il faut trancher. Je suis Balance, hein. Je suis souvent entre deux idées, mais je fais des choix assez vite et je ne regrette pas… même si c’était pas nécessairement le bon choix ! Au moins, ça avance. »

Lucill arrive donc avec un disque qui n’est pas voulu comme homogène, chaque chanson ayant sa touche, ses influences, « sa couleur propre », même si le duo Mineau-Bussières a répété à quelques reprises « la technique Jeff Lynne-Tom Petty, avec une guitare sèche compressée dans le tapis ».

Je me rends compte que ce sont d’anciens moods, d’anciennes histoires qui ont été bien digérées et qui ressortent. Je ne suis pas capable d’écrire dans un mode où je suis en peine, ça sortirait tout croche ou trop quétaine, ce serait trop brut. C’est souvent des affaires que j’ai vécues il y a quelques années.

Chose certaine, Lucill voulait qu’on pense aux années 1990, parfois au new wave, qui avait été la signature du EP de 2018. Ici, il parle de New Order, là de Pavement, ailleurs de Weezer ou de Jesus and Mary Chain dans une ligne mélodique. « Et après, je savais que, comme c’est moi et Francis qui le faisions, il y aurait au final une cohérence, même si on allait dans des contrastes. »

Dans son travail avec Lucill, Francis Mineau reprend un peu là où il avait laissé avec son projet personnel Oothèque, notamment dans toute la trame percussive. L’ancien batteur de Malajube n’a pas été un allié tranquille avec Raphaël Bussières, mais il a été « très impliqué », explique celui-ci. « Il a mis beaucoup de temps et de cœur, il m’envoyait à minuit le soir des affaires qu’il avait faites, raconte le chanteur, dont la pose de voix s’apparente à celle de Dumas. Et il s’est vraiment impliqué dans les détails. »

Les détails ? « Comme les petits synthés cachés ! Souvent on ne s’en rend pas compte, mais il y a de petits synthés qui font s’entremêler certains instruments et les font coller ensemble. »

Doutes et découvrabilité

Ne cherchez pas le concept, l’unité de sujet, dans les textes de Lucill. Du moins, ce n’est pas là de manière consciente et claire. Quand même, Bussières a beau dire qu’il met l’accent sur une écriture spontanée et sur la sonorité des mots, il a compris après coup que ces mots n’arrivaient pas pour rien. En tout cas, on sent une ambivalence, des doutes, des peut-être et des situations avec lesquelles on jongle.

« Je me rends compte que ce sont d’anciens moods, d’anciennes histoires qui ont été bien digérées et qui ressortent, dit-il. Je ne suis pas capable d’écrire dans un mode où je suis en peine, ça sortirait tout croche ou trop quétaine, ce serait trop brut. C’est souvent des affaires que j’ai vécues il y a quelques années. »

Raphaël Bussières raconte qu’il a donné son premier concert sous son nom, mais qu’il a vite senti qu’il y avait une rupture entre l’énergie de sa musique et ce qu’évoquait son nom, qui à ses yeux « faisait trop songwriter québécois, genre guitare acoustique et voix ». « J’ai donc pris un nom de projet, et ça devient un brand », une marque en soi. Lucill avec deux l, sans e pour faire masculin. Et qui est aussi plus facile à « googler ». Un choix qui peut sembler superficiel, mais Bussières assure qu’il est « important », pour un projet, qu’on puisse le trouver en ligne ou sur les plateformes d’écoute. Il en sait quelque chose : cherchez Heat dans votre moteur de recherche préféré…

Si le EP de Lucill a été lancé à compte d’auteur, Bunny a été produit par Bussières et paraît sur l’étiquette de disques Coyote Records. « J’ai fait mes devoirs pour savoir comment ça marchait, l’industrie au Québec. J’ai passé vraiment beaucoup de temps à tout étudier, les sociétés de gestion, s’il valait mieux être indépendant ou pas », explique le musicien, qui voit son lien avec son étiquette comme un partenariat. « Moi, mon but, c’était de rester producteur et d’être propriétaire de mes bandes maîtresses. » Il voulait des « tounes » et du contrôle, qu’il disait.

 

Bunny

Lucill, Coyote Records