Lancement musicalement heureux pour l’OSM, mais sanitairement douteux

Musicalement, la première étoile de la soirée va aux deux chanteuses. Oser tant de mordant, comme Karina Gauvin dans «Ah, Perfido !» et Marie-Nicole Lemieux (sur la photo) dans «Deh, per questo istante solo», est digne de tous les éloges.
Photo: Antoine Saito Musicalement, la première étoile de la soirée va aux deux chanteuses. Oser tant de mordant, comme Karina Gauvin dans «Ah, Perfido !» et Marie-Nicole Lemieux (sur la photo) dans «Deh, per questo istante solo», est digne de tous les éloges.

On se faisait une fête de retrouver la Maison symphonique, l’Orchestre symphonique de Montréal, Bernard Labadie, deux grandes chanteuses québécoises et Beethoven, six mois, à un jour près, après le brutal couperet tombé sur les concerts.

Mais avant d’entendre du chant, il a fallu déchanter. Six mois, c’est aussi le temps qu’ont eu diverses personnes pour penser aux conditions dans lesquelles nous accueillir en ces lieux. Sans vouloir obligatoirement faire un sketch comique des divers aléas de notre expédition à la Maison symphonique, en l’espace de 30 minutes nous nous sommes tout de même senti naviguer entre Kafka, Ubu et Mr. Bean.

Générer le problème

Comme on le sait, le point névralgique d’une salle de spectacle n’est pas forcément la salle elle-même (quoiqu’en y mettant de l’illogisme, on peut arriver à y créer l’impensable, nous y viendrons) : il faut éviter les congestions dans les parties communes, entrées et sanitaires.

Eh bien, là où tout aurait bien pu se passer, les gestionnaires du lieu ont réussi à créer ces congestions.

Alors qu’il s’agit de faire rentrer 250 personnes dans une salle qui peut en contenir 2100, et donc, pour fluidifier le trafic, de multiplier au possible les points d’entrée directement aux portes où serait posée la question d’usage (« Avez-vous des symptômes de la COVID-19 ou avez-vous été en contact avec une personne [qui en aurait] ? »), les spectateurs sont aiguillés via un labyrinthe fléché vers un guichet dans le salon en face, où cette question est posée avec solennité et où les billets font l’objet d’une première inutile vérification.

Est ainsi créée de toutes pièces une file d’attente gérée sans aucun marquage de distanciation au sol et sans aucun respect de ladite distanciation. Tout le monde porte le masque, certes, mais on rappellera que la Santé publique juge la distanciation plus efficace comme mesure prophylactique. On n’ose plus imaginer un spectacle dans une autre salle au même moment ni une augmentation de la jauge à 500 personnes.

Tant qu’à faire, autant visiter les sanitaires. Un certain nombre de lavabos et de cubicules sont condamnés, soit, mais, pas de chance, le distributeur de savon à côté du premier lavabo en fonction est vide ! Cerise sur le gâteau, l'endroit sur lequel il faut se tenir à distance en attendant son tour est à 50 cm du dévidoir de papier où tout le monde vient se sécher les mains ! Cet endroit est aussi le plus exigu du lieu. Ils ont mis 6 mois pour trouver ça !

Les « bravos » sont interdits à Vienne

Mais ce n’est pas fini… S23, telle est notre place. Avec 250 personnes, 1 siège sur 8 ou 9 est occupé, mais, ô surprise, un couple est assis en rangée T juste derrière nous, même pas en quinconce. On fait plus sécuritaire à Salzbourg en mettant 1000 personnes dans une salle remplie à moitié selon un plan en damier. En effet, le monsieur ayant exprimé vocalement son enthousiasme après les prestations des chanteuses et postillonné dans notre cou (les « bravos » sont interdits à l’Opéra de Vienne, pas à Montréal), nous avons, à l’issue du concert, évalué la distance qui nous séparait de lui : un bras et la moitié de notre sac, soit très exactement, mesure prise à la maison, 34 pouces ou 90 cm !

Il est vrai que notre cas était particulier et nous n’en avons guère repéré d’autres aussi flagrants, mais la première leçon de ce concert, « Opus 1 » de l’après cataclysme covidien, est de tout remettre à plat en ce qui concerne l’accueil du public, les plans de salle et les sanitaires (dans le même esprit, il vous faudra déployer toute une stratégie s’il vous prend l’envie d’aller aux toilettes après le concert), car ce n’est certainement pas ainsi qu’on incitera la Santé publique à autoriser le passage à 500 ou à 1000 personnes admises. On espère qu’en arrière-scène, c’est plus sérieux.

Et la musique ?

Alors, le concert dans tout cela ? Ce n’était pas vraiment une ambiance de fête. On a déjà connu Lucien Bouchard bien plus enthousiaste et inspiré ou prompt à insuffler un esprit, une énergie. Lors de son discours liminaire, le président du conseil d’administration a assuré le strict nécessaire, dédiant le concert aux victimes de la pandémie.

À 250 spectateurs, la mayonnaise a du mal à prendre. L’ambiance ou « habillage » de Brigitte Poupart sera à juger à l’écran. En salle, il y a quelques lumières derrière la scène et une ambiance orangée. Rien d'extraordinaire.

La première surprise — on aurait dû y penser — est sonore. Comme le public fait défaut, la salle résonne beaucoup plus. Des rideaux ont été tirés à la corbeille, mais entre le manque d’absorption du son par la salle et l’espacement des musiciens sur scène, le son réverbère et tourne un peu. Évidemment, l’oreille humaine s’adapte, mais les fréquences graves (violoncelles, contrebasses) sont encore plus sacrifiées qu’à l’ordinaire. Ce qu’il faudrait peut-être tenter, c’est un étagement en hauteur assez escarpé des musiciens.

Musicalement, la première étoile de la soirée va aux deux chanteuses. Il est vraiment émouvant de constater à quel point ces artistes se maintiennent à niveau (c’était aussi le cas avec Marie-Nicole Lemieux et Julie Boulianne à Québec), alors que les chanteurs sont comme des athlètes de compétition privés de compétition. Oser tant de mordant, comme Karina Gauvin dans Ah, Perfido ! et Marie-Nicole Lemieux dans Deh, per questo istante solo, est digne de tous les éloges.

Nous aimons beaucoup le Coriolan de Bernard Labadie. Le chef aborde l’ouverture d’un souffle, et non en opposant la thématique du rebelle et celle de sa femme qui cherche à le convaincre de se rendre. Cette vision unitaire, très métronomique, avait été suggérée pour la première fois dans les années 1950 par le chef Charles Munch et elle fut longtemps marginale. C’était une première œuvre très osée pour un orchestre après un long silence. L’OSM a suivi au mieux dans les circonstances.

Nous sommes moins conquis par la 1re Symphonie, dont nous admirons le finale, absolument juste, avec une transition III-IV parfaite et une introduction très travaillée, suivie d’un mouvement riche en contrechants dans un ton pertinent.

Ce qui apparaît moins convaincant, c’est l’esprit manquant à ce 2e mouvement si pressé de ne jamais chanter et, surtout, cette étrange approche du 1er volet avec un allegro con brio dont l’énergie débordante s’étiole petit à petit et dont tous les jeux de dialogues entre les bois lors du développement passent à la trappe par manque d’esprit.

Nous verrons ce que donnera la Pastorale, dimanche.

 

Concert d’ouverture : les vocalises de Beethoven

Beethoven : Ouverture Coriolan, op. 62. « Ah, perfido », op. 65. Symphonie no 1, op. 21. Mozart : Airs « Parto, parto » et « Deh, per questo istante solo » de La clemenza di Tito. Marie-Nicole Lemieux (contralto), Karina Gauvin (soprano), André Moisan (clarinette de basset), Orchestre symphonique de Montréal, dir. Bernard Labadie. Maison symphonique de Montréal, vendredi 11 septembre.