Un FME aux mains propres

En plus du strict respect des mesures sanitaires en vigueur, la météo était elle aussi réglée au quart de tour durant ces trois jours de FME
Photo: Christian Leduc En plus du strict respect des mesures sanitaires en vigueur, la météo était elle aussi réglée au quart de tour durant ces trois jours de FME

Miracle au bout de la 117 : le Festival de musique émergente en Abitibi-Témiscamingue (FME) a tenu sa promesse d’offrir trois jours de spectacles sécuritaires devant un auditoire en chair, en os et reconnaissant, après six mois de pandémie. En clôture, un concert surprise de KNLO et d’Eman près du Petit Théâtre, précédé des vibrantes performances d’Anachnid, de Flore Laurentienne et de la Brown Family. Bilan d’un festival se posant en exemple pour la poignée d’autres qui s’annonce dans les prochaines semaines.

« C’est mission accomplie », disait hier en soufflant Claude Fortin, nouvelle présidente du conseil d’administration du FME et responsable des partenariats majeurs. « C’est le fun de faire quelque chose devant les gens, de ne pas avoir à être devant une caméra, sur le Web. Non, on n’a pas eu l’achalandage et les touristes, mais on l’a fait quand même pour les gens de la région, pour l’amour de la musique et pour que les artistes puissent s’exprimer » dans les meilleures conditions possible.

Bon an, mal an, le FME compte habituellement 34 000 entrées en quatre jours de spectacles. Pour cette édition « pandémique », l’événement n’en aura cumulé que 3000, mais en comptant sur le même nombre de bénévoles que d’habitude : « On a une belle équipe, avec des gens engagés, des gens qui aiment d’amour ce festival et qui permettent que ça fonctionne », commente Claude Fortin.

Dès le début de l’été, la présidente, la directrice générale, Magali Monderie-Larouche, et le reste de l’équipe planchaient sur plusieurs scénarios de festival,selon les consignes de la Santé publique. Jusqu’à la veille du début des festivités, l’organisation était encore en communication avec la Santé publique pour régler certains détails. « Nous avions fourni des masques à tous nos bénévoles, mais on exigeait qu’ils portent en plus des visières ; on s’est revirés de bord, on en a trouvé pour tout le monde », illustre Claude Fortin.

L’organisation du FME était très consciente que le déroulement du festival allait donner l’exemple aux festivals suivants pour le reste de cette inhabituelle saison. « On s’est même [demandé] s’il fallait prendre la température des spectateurs avant qu’ils n’entrent en salle. […] On a eu beaucoup de discussions avec la Santé publique pour s’assurer que le fonctionnement soit impeccable », eu égard aux directives, suivies au pied de la lettre.

Ainsi, samedi après minuit, une bonne vingtaine de minutes après que KNLO et Eman sont montés sur le toit d’une camionnette pour jouer, la direction a interrompu le spectacle, jugeant que la petite foule présente ne respectait plus les consignes de distanciation : « C’est triste, mais ça ne fonctionnait pas selon les règles, alors on n’a pas hésité. »

À chaud, et malgré les contraintes, cette édition étrange du FME fut une réussite. Cependant, le verdict ne tombera-t-il pas plutôt dans deux semaines, lorsqu’on recensera le nombre de cas d’infection dans la région ? Bien que les consignes de la Santé publique aient été respectées, la directrice générale n’exclut pas que le festival ait pu être un foyer d’éclosion. « À partir du moment où on accepte de réunir 250 personnes, même si c’est hypercontrôlé, entre les spectacles, après les spectacles, je n’ai pas le contrôle sur ce que les gens ont pu faire. On voit [que] les éclosions récentes sont souvent liées à des fêtes privées ; pour moi, c’est un peu inévitable qu’il y ait des cas, mais seront-ils attribuables à nos concerts ? À cela, je réponds que notre organisation a tout mis en œuvre pour que ça n’arrive pas. »

D’Anachnid à Aliocha

La météo aussi fut réglée au quart de tour durant ces trois jours de FME : il y avait somme toute peu de concerts présentés à l’extérieur, mais soyez assurés que, lorsqu’il y en avait un, la pluie se mettait à tomber.

Sauf pour Anachnid. Samedi midi, au petit jardin Fleur d’eau, au bout de la rue Principale à Rouyn-Noranda, l’auteure-compositrice-interprète montréalaise aux racines oji-cree a présidé un spectacle spirituel et groovy, accompagnée d’un claviériste et d’un percussionniste et guitariste, proposant les chansons de son épatant premier album, Dreamweaver, paru en février dernier. Provoquant la rencontre entre chants ancestraux et productions trap, R & B et house moderne, la jeune musicienne exprime ce que signifie être une « Autochtone urbaine », mue par le désir de raconter son histoire personnelle et celle de son peuple dans un cadre électro-pop facile d’accès. Son projet est encore vert, mais franchement prometteur, sur disque comme sur scène.

À 17 h au camp du lac Flavrian, Flore Laurentienne, le projet du compositeur Mathieu David Gagnon (par ailleurs frère de Klô Pelgag), s’exécutait devant une plaine occupée par un public attentif, en dépit des insistantes averses. Sa petite musique de pluie a néanmoins ravi : David Gagnon derrière ses synthés, accompagné d’une petite section de cordes, de deux claviéristes et d’un percussionniste, incarnant les compositions de son premier album, Volume 1, paru l’automne dernier. David Gagnon, qui compose en jouant sur la superposition des timbres des violons et des synthétiseurs, possède un souffle, son œuvre marquée par des harmonies dynamiques qui semblaient prendre un envol plus majestueux encore sur scène que sur disque.

Photo: Christian Leduc KNLO et Eman

Puis à 20 h, KNLO a tout tenté pour électriser le public du Petit Théâtre, armé du matériel de son album Sainte-Foy, paru en juin 2019, et de son tout récent CLUB Mixtape 2020. Oh ! que l’envie de bondir nous a démangé pendant les quelque 45 minutes qu’a duré son concert ! « 2020, la meilleure année de nos vies ! » a d’abord scandé le rappeur, chanteur et increvable jovialiste. Le hic : nous étions vissés à nos sièges, consignes obligent. Debout avec un masque ? Infraction. Un fan a même tenté de négocier avec une bénévole dans la file à l’entrée du théâtre : et si on se levait sur notre siège sans en descendre, on est encore sur notre siège, c’est bon ? C’était non.

Avec Caro Dupont aux chœurs et VNCE Carter aux platines, KNLO a enfilé l’un après l’autre ses plus juteux morceaux, passant du rap au funk avec vélocité, avant que la Brown Family ne prenne le relais pour un tour de chant aussi concentré qu’enjoué, fait de rap et de reggae. Et ce malin de KNLO a même trouvé une parade à la nature forcément statique de son public assis en recyclant un vieux truc : une main en l’air, l’autre main en l’air, on tape dedans, tous ensemble. C’est tout bête, mais s’il n’y a que ça qu’on ait le droit de bouger sans risquer de répandre un virus, ça fait son effet. 2020, la meilleure année de nos vies, disait-il ? Pourvu qu’on soit encore autorisés à assister à un concert, ça ne pourrait être la pire.

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