Soirée de primeurs au FME

Jonathan Personne présentait pour la première fois sur scène les chansons de <i>Disparitions</i>, paru le 28 août dernier.
Photo: Louis Jalbert Jonathan Personne présentait pour la première fois sur scène les chansons de Disparitions, paru le 28 août dernier.

Au moins une chose n’a pas été déréglée par la crise sanitaire : le Festival de musique émergente (FME) est encore une plate-forme privilégiée pour lancer de nouveaux projets et présenter des primeurs. Hier, Le Couleur donnait un concert-surprise sur la rue Principale, révélant des chansons de son nouvel album Concorde, attendu le 11 septembre. Jonathan Personne présentait pour la première fois sur scène celles de Disparitions, paru le 28 août dernier. Et, pour la première fois devant un vrai public depuis la sortie de son dernier album, arrivait en scène l’une des artistes les plus attendues de cette édition du festival, Backxwash.

Les astres se sont alignés pour Backxwash depuis notre dernière conversation avec elle, au moment de la parution de son album God Has Nothing to Do With This Leave Him Out of It en mai dernier. Le concert de critiques publiées dans le sillon de ce brûlot rap expérimental a propulsé la musicienne au devant de la scène musicale canadienne, son disque ayant été retenu parmi les dix finalistes du prix de musique Polaris, qui sera décerné à Toronto le 19 octobre prochain. C’est déjà toute une reconnaissance pour la compositrice et rappeuse trans d’origine zambienne, aujourd’hui établie à Montréal.

Photo: Louis Jalbert Backxwash
Sa performance fut paradoxalement aussi sobre que magnétique. Elle, seule au micro, rappant sur des bandes pré-enregistrées, avec des projections vidéo derrière aidant à camper son univers gothique, noir et métallique. Sobre car sans artifices, magnétique par sa seule présence, par l’autorité qu’elle impose lorsqu’elle balance ses rimes : Backxwash, c’est un son qui frappe, mais ce sont aussi des textes crus et personnels qu’elle articule avec un ton et une prosodie aussi efficace en vrai qu’en studio, avec cette rage qui rappelle un peu la colère de Chuck D de Public Enemy. Cette manière si transparente qu’elle a de nous parler de son rapport à la religion et à son identité, et à tout ce qu’elles lui ont fait vivre ces dernières années est proprement fascinante à entendre sur scène, dans ce concert qui tendait davantage vers la performance théâtrale que d’un show de rap.

Hier soir, son sourire ne mentait pas : le voyage jusqu’à Rouyn-Noranda, jusqu’à un public en chair et en os, valait le coup. Un premier concert au FME en forme de retrouvailles, au Cabaret de la Dernière Chance : « Ça fait du bien de donner un concert autrement que devant une caméra », a-t-elle avoué.

La bulle ou l’enclos

Cette année, les festivaliers ont dû accepter de vivre un FME sans son grand site extérieur de la 7e rue, son point focal. Ils se sont plutôt rabattus sur la plus grande scène de cette édition-minceur érigée aux abords du lac Kiwanis. Là où Eman X Vlooper et Lary Kidd se produisaient hier, et où Bleu Jeans Bleu officiera ce soir, en clôture du festival.

Photo: Louis Jalbert Dans «l’enclos», on peut enlever son masque ; hors de «l’enclos», masque requis.

Un laboratoire à aire ouverte, puisque la scène du lac Kiwanis est la seule à accueillir le maximum de spectateurs autorisés par la santé publique, soit 250 – sans compter la bonne trentaine d’employés, agents de sécurité et bénévoles réquisitionnés pour assurer le bon fonctionnement du programme double, présenté une première fois à 19 h, puis à 21 h 30. Sauf erreur, le FME fut le premier festival à pousser la distanciation autorisée à sa limite.

On ne ressent pas la même énergie que dans une foule de plusieurs milliers de spectateurs, mais l’expérience est loin d’être décevante, surtout après des mois à vivre dans la contrainte. On commence à s’y faire : en arrivant sur le site, la flaque de liquide antiseptique dans la paume, le scan du billet numérique, puis les bénévoles qui nous guident au parterre. Pour accueillir sans prendre de risques les amateurs de hip-hop, celui-ci a été divisé en sections à l’aide de barrières métalliques, pour former des « bulles » – qui ressemblent ici à des enclos, pouvant accueillir jusqu’à sept ou huit spectateurs en même temps. Dans l’enclos, on peut enlever son masque ; hors de l’enclos, masque requis.

« Toute une expérience, hein ? », a suggéré Eman en nous remerciant d’être là, après trois ou quatre chansons. « C’est “space”, c’est… spécial ! » Les amateurs de hip-hop n’allaient pas manquer l’occasion de revoir celui qui, il y a quelques semaines seulement, lançait son album solo 1036. L’enthousiasme des fans peut paraître dissipé dans la distanciation, mais le fun y est, alors que l’excellent rappeur enchaîne pendant 45 minutes les chansons de ses récents projets (on a sans doute assisté à une des premières incarnations live des chansons de 1036), invitant au passage le collègue KNLO pour deux chansons. Avec Vlooper derrière, aux commandes des rythmiques, c’est la moitié d’Alaclair Ensemble sur scène, avant que Lary Kidd ait droit à son tour devant un public dispersé.

En terminant, un dernier mot pour Jonathan Personne qui, en début de soirée et à l’autre lac de la ville — Osisko, celui-là —, combattait les averses avec les chansons de son album tout frais, Disparitions. Avec Corridor la veille, il négociait avec une foule forcée à être statique — en tout cas lors du premier des deux concerts (on nous rapportait que la réponse des festivaliers du second spectacle fut plus bruyante) — et s’en est habilement tiré, alors que le groupe optait pour mettre en valeur la finesse de ses orchestrations, habillant chaque chanson d’un effet sonore qui campait le décor.

Le décor de Jonathan Personne est à même ses chansons, en partie inspirées des airs du spaghetti western. Chanson pop un brin garage, les guitares qui occupent tout l’espace, en couche et en riffs, des mélodies épiques sur des rythmes plus chaloupés. Avec ses musiciens, il a offert des versions très fidèles à celles entendues sur disque, et parfaites pour ce 5 à 7 alternant entre rayons de soleil et nuages gris comme le minerai recueilli tout près.