L’édition contre nature du FME

Les filles de NOBRO ont donné le coup d'envoi de la nouvelle édition du Festival de musique émergente ne ressemblant à aucune des dix-sept précédentes.
Photo: Louis Jalbert Les filles de NOBRO ont donné le coup d'envoi de la nouvelle édition du Festival de musique émergente ne ressemblant à aucune des dix-sept précédentes.

Contre vents, pluie et pandémie, les filles de NOBRO se sont dressées. Sur la presqu’île du lac Osisko, au cœur de Rouyn-Noranda, devant une soixantaine de festivaliers dispersés dans ce petit amphithéâtre extérieur, le quatuor punk rock montréalais donnait jeudi le coup d’envoi de cette édition du Festival de musique émergente (FME) ne ressemblant à aucune des dix-sept précédentes.

Le crachin tombait sur les parapluies pendant que la bassiste et chanteuse Kathryn McCaughey mordait dans l’imparable refrain de Don’t Die, chanson tirée de Sick Hustle, premier EP du groupe NOBRO, paru en avril dernier au cœur de la crise sanitaire. Cet album, en temps normal, aurait été la carte de visite les introduisant sur les scènes d’Amérique du Nord et d’Europe.

« Every time you’re in my head / I think of the night you’re in my bed / I can’t believe that I’m not dead / That I’m not dead », rugissait Kathryn. Hier, on se sentait tous un peu comme elle. Dur à croire que nous étions là aussi, toujours vivants, à assister à un vrai concert de rock, en chair et en os, dans un premier vrai festival de musique depuis ce 13 mars 2020.

Quel bonheur, ces retrouvailles avec le volume des guitares — fameux, les solos de Karolane Carbonneau — et les applaudissements ! Ces quatre musiciennes sont dangereusement divertissantes avec leur punk rock joyeux et corrosif, leurs chansons qui ne tournent pas les coins rond, leur énergie plus contagieuse encore que la COVID-19. Elles citent The Damned et Royal Trux, ajoutons The Ramones et les MC5, à qui elles empruntent le classique Kick Out the Jams pour terminer leur concert.

Le temps d’une dizaine de chansons, nous revenions à la normale. Une bière à la main, les sourires sous les masques. Le FME existe bel et bien, nous en sommes témoins. Il vit, mais avec des contraintes : les entrées et les sorties sont contrôlées, chaque place est comptée, on se désinfecte les mains en arrivant et les bénévoles avisent gentiment les festivaliers de garder deux mètres de distance, même si le rock de NOBRO nous redonne l’envie d’un mosh pit. La septième rue au nord de l’avenue Murdoch, où d’habitude s’érigent la grande scène extérieure, les bars et les comptoirs de nourriture, est déserte. Il n’y a personne, pas même un bruit, pas même l’écho lointain d’un concert dans un bar, dans les rues de Rouyn-Noranda. En plein FME. Quelque chose d’anormal.

La salle-éprouvette, la scène-bulle

Même avec un petit auditoire, le concert extérieur demeure fidèle à l’expérience normale ; en salle, c’est une autre affaire, comme nous l’avons constaté à 20 h au Petit Théâtre de Rouyn-Noranda, lors du premier des deux concerts de la soirée de Corridor. Entrées toujours contrôlées, places bien comptées, chaises regroupées en grappes de deux, trois ou quatre, toutes espacées de deux mètres. Le masque est obligatoire si on se lève de notre siège. Un bar ambulant sur un chariot circulant entre les rangées, on se sent un peu comme dans un avion.

Corridor a pris le parti de nous faire planer plutôt que d’essayer de nous faire danser. Jonathan Personne l’a reconnu : les gars n’ont répété que deux fois durant tout l’été et n’avaient pas donné de concert depuis mars. Ils semblaient un peu rouillés, prudents, portés davantage sur le détail des orchestrations que sur l’impact de leurs grooves et de leurs guitares. Ils étaient surtout dans l’expectative : jouer de si bonnes et accrocheuses chansons devant des spectateurs forcés de paraître inatteignables. Hochant de la tête, certes, mais immobiles sur leurs sièges. Ces impressionnistes post-punk dotés d’un redoutable sens du groove semblaient par moments déstabilisés, mais heureux de pouvoir jouer pour un public lui aussi reconnaissant.

Photo: Thomas Dufresne Jesse Mac Cormack a offert une performance qui s'écoutait aussi bien assis sur sa chaise que debout avec un masque.

Plus tard, le Cabaret de la Dernière Chance n’était plus que l’ombre masquée de lui-même. Combien de concerts déments avons-nous déjà vus là, dans cette salle qui se transforme en sauna lorsqu’on s’y danse sur les pieds ? Aujourd’hui, en entrant, on nous escorte jusqu’à notre petite table distancée. Tout le monde assis… pour un concert du groupe stoner rock Fuudge ? Bizarre sensation. C’est contre nature.

David Bujold a détendu l’atmosphère ainsi : « Nous, on a sorti notre album Fruit-Dieu en janvier ; on a fait un concert de lancement en février… Et là, c’est notre tournée. Deux concerts au FME ! » C’était bon, les fans quasiment attachés à leurs chaises criaient en entendant vivre sur scène les chansons de ce nouvel album ressemblant par moments à un combat de ruelle entre Black Sabbath et les Beatles, mais beaucoup trop sage pour Fuudge.

De tous les artistes s’étant produits en salle hier, Jesse Mac Cormack fut sans doute celui qui a le mieux su tirer son épingle du jeu. En raison de la nature de sa démarche : ses chansons servent de véhicule à ses incalculables idées musicales. Le groove, l’ambiance, l’expérimentation, la spontanéité, sont au moins aussi importants que ses mots et sa voix volage. La foule espacée de l’Agora des arts – 80 spectateurs pour une capacité de 250 – donnait la chance aux sourdes basses fréquences d’occuper tout l’espace. Planant, parfois plus rock, entêtant, exploratoire ; ça s’écoutait aussi bien assis sur sa chaise que debout avec un masque.