«L’ère du Verseau»: l'identité au pluriel de Yelle

L’ambition ne dévore pas Yelle, qui dit espérer que le public apprécie ce nouveau disque, qu’il «le fasse voyager, le transmette, qu’il puisse le passer entre les générations, qu’il fasse danser les gens».
Photo: Marcin Kempski L’ambition ne dévore pas Yelle, qui dit espérer que le public apprécie ce nouveau disque, qu’il «le fasse voyager, le transmette, qu’il puisse le passer entre les générations, qu’il fasse danser les gens».

« Est-ce que, toi, t’as la chance d’être toi quand tu danses ? » questionne la Française Yelle à la chute d’Émancipense, la première pièce de son nouveau disque L’ère du Verseau. La phrase toute simple donne le ton d’un quatrième disque encore et toujours rebondissant, mais ancré dans l’évolution de sa société, où l’idée de pouvoir être soi-même, dans toute sa complexité, reste ardue tout en commençant à relever du domaine des possibles.

Yelle — de son vrai nom Julie Budet — roule sa bosse depuis une quinzaine d’années dans la musique et a toujours été très libre dans ses angles d’attaque, ne serait-ce que dans son tube initial, Je veux te voir, sympathique rebuffade électro au groupe TTC et à son approche des femmes. L’ère du Verseau semble toutefois s’ancrer dans une certaine permission acquise avec les années d’être multiple, émancipée.

« À l’abri, je sors, je m’ignorais […] Les cloisons se meurent, je me tire », lance Yelle sur Un million, qui termine ce nouveau disque encore une fois travaillé avec son amoureux Jean-François Perrier (GrandMarnier) et Tanguy Destable (Tepr), fidèle allié. « On est assez ancrés dans notre génération, on raconte un peu en temps réel ce qui marque une période, explique la chanteuse au bout du fil, installée dans une voiture allant de sa Bretagne jusqu’à Paris. On est des trentenaires, presque quarantenaires bientôt, et nous évoluons dans cette société-là et on a un regard sur elle. On a aussi des angoisses. Il y a aussi moins de naïveté qu’avant. »

Photo: Marcin Kempski

La réponse à la première phrase de ce texte n’est donc probablement pas un « oui » franc, et L’ère du Verseau, de plein de petites façons, témoigne de nos identités, souvent dans un voile de mélancolie. « J’accepte qu’il y ait des choses qui ne se passent pas comme prévu, et qui sont compliquées, note Yelle. Qu’on soit entourés de choses pas très agréables et qu’en fait, ça ne serve à rien de se boucher les oreilles. Il faut le prendre, l’accepter et avancer avec. »

L’amour et la mort, des concepts ici pas si déconnectés que ça, sont un peu partout sur ce nouveau disque, qui paraît six ans après Complètement fou !. Mais on est loin d’un amour pur, d’un amour à la Disney, « + » ou pas. « On s’est posé beaucoup de questions sur nous-même, sur le couple, sur la vie. Et aussi sur quelles formes, au pluriel, l’amour peut prendre, souligne la coparolière. Il peut être vécu différemment, c’est pas un schéma aussi classique qu’on veut bien nous faire croire depuis toujours, avec des choses très cadrées. »

Au fil de plusieurs de ces dix morceaux nouveaux, on voit passer l’amour physique sans attache (« Prends moi bien / mais pas pour une conne » sur J’veux un chien), celui qui oscille entre le corps et le cœur (Menu du jour), celui du public, aussi (Mon beau chagrin), alors que les fans internationaux sont devenus au fil des ans le pain et le beurre de Yelle.

Photo: Marcin Kempski

Et sur Je t’aime encore, il y a aussi le rapport à la mère patrie, qui n’a pas toujours redonné au groupe, même s’il défend la langue de Molière à travers le monde. « On a toujours évolué hors des cadres, hors des cases, en France, et on avait envie de raconter ça, dit Julie Budet. Et on déborde un peu sur cette idée de couple qui tient, qui est solide, mais qui parfois ne se comprend pas, ce qui ne l’empêche pas de vivre de belles choses ou d’avoir des incompréhensions dans cette relation. »

Mais de toute façon, l’ambition ne dévore pas Yelle, qui dit espérer que le public apprécie ce nouveau disque, qu’il « le fasse voyager, le transmette, qu’il puisse le passer entre les générations, qu’il fasse danser les gens ». Elle dit d’ailleurs préférer avoir un contact privilégié, presque physique avec le public plutôt que de multiplier les concerts « dans des arénas ou des Zénith », des salles majeures qui comptent plusieurs milliers de places. « Et j’espère qu’on aura le droit de revenir bientôt sur les scènes de concert parce que c’est sa place, à ce disque. J’ai beaucoup de mal à imaginer louper cette étape. Pour moi, c’est vraiment un passage obligé, et du coup, je croise les doigts très fort pour que ça évolue dans le bon sens. »

Dans les étoiles?

L’ère du Verseau est un concept issu de l’astrologie, qui découpe les époques en périodes basées sur les étoiles. Celle du Verseau, nous dit Julie Budet, représente « le passage dans quelque chose de plus doux, de plus humaniste, de plus fraternel, de plus “écoutable” dans la communication, dans le respect, l’harmonie entre les hommes et la nature ». Elle y voit une belle idée à mettre en avant, après des années qu’elle dit plus dures, plus chaotiques. « J’aime bien l’image du compost, qui pourrit, mais qui va générer quelque chose de vivant et de beau. » Parfait pour un disque qui arrive dans les bacs, quoi.

L’ère du Verseau

Yelle, Recreation Center