L’envers du décor opératique en temps de pandémie

Pour Alain Gauthier, dont «La Traviata», qui devait faire l’ouverture de la saison de l’Opéra de Montréal, a été reportée d’une saison, les éventuelles adaptations de son travail ne sont pas encore au stade concret.
Photo: Colin Corneau Pour Alain Gauthier, dont «La Traviata», qui devait faire l’ouverture de la saison de l’Opéra de Montréal, a été reportée d’une saison, les éventuelles adaptations de son travail ne sont pas encore au stade concret.

Comment les arts de la scène vont-ils pouvoir digérer les contraintes liées à la pandémie, tout particulièrement l’opéra ? De la conceptualisation à la mise en pratique, il faut se préparer au dur choc de la réalité.

« Ici, à l’Opéra d’État de Bavière, je vois comment on adapte une production traditionnelle et à Berlin, nous nous posons la question de ce qu’est une scène d’amour dans notre monde actuel. Il faut réinventer un langage théâtral », disait le chef Jordan de Souza, qui racontait au Devoir, samedi dernier, comment, à l’Opéra comique de Berlin, Barrie Kosky pour Iphigénie en Tauride de Gluck a demandé aux costumiers d’inclure la distanciation dans les costumes, c’est-à-dire de les créer si grands qu’il soit impossible d’évoluer à moins de 1,5 mètre.

« Quand on parle de costumes surdimensionnés pour forcer une distanciation, c’est une forme d’extravagance ou d’artifice qui me fait un peu peur, puisque c’est masquer une réalité que tout le monde connaît », nous dit René Richard Cyr. Le metteur en scène, qui avait adapté la comédie musicale Hedwig and the Angry Inch, d’après la pièce de John Cameron Mitchell, pour un spectacle en mai 2020 à L’Astral avec Benoît McGinnis, a vu son projet reporté à l’hiver 2021.

La flamme intérieure

« Il y a des caresses, des moments à revoir, mais nous allons trouver. Suggérer va devenir plus important que de montrer. « Feel it, don’t show it !, c’est quelque chose que je dis souvent aux acteurs Je vais l’appliquer à la mise en scène. » Charité bien ordonnée… « À mes yeux, la part retenue dans les gestes et dans l’art de l’interprétation permet presque toujours au spectateur de faire une partie du chemin et de devenir un spectateur actif. Des gens qui se disent “je t’aime” ou “je te quitte” à 1,5 mètre de distance, plutôt que d’illustrer la situation, cela fait parfois que la musique ou le chant deviennent plus pertinents », analyse René Richard Cyr.

« La distanciation ne me fait pas peur, poursuit le metteur en scène, mais c’est sûr que, si je montais Roméo et Juliette demain, je me poserais mille questions. » René Richard Cyr garde confiance que « les contraintes nourrissent la flamme intérieure » des protagonistes.

Pour Alain Gauthier, dont La Traviata, qui devait faire l’ouverture de la saison de l’Opéra de Montréal, a été reportée d’une saison, les éventuelles adaptations de son travail ne sont pas encore au stade concret. « La Traviata est une coproduction pancanadienne et la plupart des maisons d’opéra ont vu le spectacle lors de sa création à Winnipeg il y a deux ans et s’attendent à avoir cette version-là. À l’automne 2021, à Montréal, si nous ne pouvons pas avoir l’orchestre complet dans la fosse et le chœur complet sur scène, on me demandera peut-être de repenser des choses. Mais pour l’instant, c’est impensable, parce qu’il y a des fêtes, notamment des chœurs à l’acte I, où les gens sont fous et débridés. Avec une distanciation, dans la forme actuelle, cela aurait l’air bizarre. »

Alain Gauthier a aussi sur le feu une Bohème à l’Opéra d’Edmonton, institution qui a fait le pari de la reporter en mars 2021. « Il y a un chœur actif à l’acte II, des rapprochements. Je réfléchis. On m’offre des budgets plus petits, car il y aura moins de monde dans la salle. » Mais pour l’heure, ce dernier voit mal « comment mettre tous ces gens-là sur scène ».

« Prêt à adapter des concepts pour raconter l’histoire de manière différente », Alain Gauthier constate partout une « grande nervosité ». « Nous avons tous des informations différentes ou incomplètes, je ne vois aucun consensus. Il y a une crainte d’aller en salle de répétition, mais en même temps, je veux faire mon métier. » Le metteur en scène retournera au travail en octobre pour adapter en vidéo une Lucia di Lammermoor avec les Jeunesses musicales, spectacle prévu initialement au Festival d’opéra de Québec en 2020 et qui devait tourner en région cette saison. « Pour permettre aux jeunes artistes de travailler, nous allons créer une version filmée offerte aux organisateurs en région. »

Le choc de la réalité

René Richard Cyr a beau cogiter sur la manière de « faire de la distanciation une alliée », il l’avoue humblement et avec lucidité, « si demain matin [il se] trouvai [t] en répétition, peut-être que [ses] réponses seraient différentes, car [il s]’arracherai [t] les cheveux de la tête ». Des cheveux, on ne sait par quel miracle Renaud Doucet en a encore. Il nous parle de son domicile à Venise, où il met la touche finale à la Chauve-souris de Johann Strauss pour l’Opéra de Hambourg à l’automne. Mais la touche n’en finit pas de finir. « J’ai préparé cinq cahiers de mise en scène détaillés. J’ai perdu mon temps, car au fond on ne sait rien de ce qui va se passer. »

Avec André Barbe, il lui a fallu « revoir tous les projets sur le plan du décor, non parce que le projet ne plaisait pas ou parce qu’on ne rentrait pas dans le budget, mais parce que seulement 50 % de la main-d’œuvre pouvait recommencer à travailler  ». « Ça change tous les jours. Aux dernières nouvelles, il faut être à six mètres de la fosse d’orchestre. Alors, quand le premier drop de décor tombe à huit mètres, il reste deux mètres pour jouer. Par ailleurs, il faut être à trois mètres entre chaque chanteur… »

Parmi les chantiers récents, « l’Opéra sait qu’il ne pourra jamais avoir les chœurs sur scène. Alors, mettons-nous les chœurs en coulisses, amplifiés, ou carrément dans une autre salle » ? Et l’orchestre ? Va-t-on opter pour un orchestre réduit dans une fosse ou un orchestre complet restitué dans la salle, comme cela se fait avec la scène aquatique au Festival de Bregenz en Autriche ? « Des gens de Bregenz sont là-bas pour voir comment on pourrait organiser ça », nous confie Renaud Doucet.

Parmi les irritants inattendus, il y a le fait que le metteur en scène ne peut même pas « auditionner les danseurs et artistes de cirque de la production, parce qu’il faut 36 mètres carrés par danseur (6 m par 6 m) dans un studio ». Au passage, cette distanciation est fonction du nombre de battements cardiaques : en dessous de 110, elle passe à 1,5 m. En matière de contraintes et de recommandations du genre, le metteur en scène québécois reçoit des notes de 10 pages quasi quotidiennement ! « Et pour compliquer les choses, l’Allemagne vient de déclarer certains pays ou régions zones rouges, par exemple Paris et l’Île-de-France, ce qui veut dire que les gens de ces régions ne peuvent plus entrer en Allemagne, à moins de faire une quarantaine. Nous n’avons donc aucune idée si nous pourrons faire le spectacle ou pas. »

De ce point de vue, on distinguera les grandes institutions, comme Hambourg ou Munich et les deux grands opéras berlinois, qui font appel à des artistes internationaux, et la situation de Barrie Kosky à l’Opéra comique de Berlin, qui ne va s’appuyer que sur sa troupe maison, en doublant ou triplant les équipes attachées à une production afin de pouvoir les interchanger.

À titre personnel, en fonction de son expérience, Renaud Doucet pense que l’annulation de la saison automnale en Amérique du Nord « est la meilleure option ». « En Europe, il y a une sorte de marasme ambiant où tout le monde essaie à fond de faire des spectacles. Essaie, mais sans savoir comment. Essaie, parce que personne n’a le choix, car il faut bien justifier les crédits octroyés. »

Pour ce qui est de l’ensemble du métier, si la situation est tenable pour les employés des institutions, les chanteurs de troupes et les choristes salariés, Renaud Doucet tire la sonnette d’alarme pour les indépendants. « Les artistes qui doivent voyager ont énormément de mal à se faire assurer. L’incertitude est synonyme d’une galère monumentale pour tous les travailleurs indépendants et les artistes invités. Or il faut répéter, monter sur scène. Il y a des gens qui ont peur de revenir travailler, parce qu’ils ne se sentent plus au niveau. Nous avons tous des doutes et une véritable peur s’installe. C’est une catastrophe et je prédis beaucoup d’abandons de carrière. »

De la distanciation sociale à la distanciation de carrière en six mois ? Seul le temps saura nous le dire…