Quelles leçons tirer du Festival de Salzbourg?

Une scène de l’opéra de Mozart «Così fan tutte» présenté au Festival du centenaire à Salzbourg
Photo: Monica Rittershaus Une scène de l’opéra de Mozart «Così fan tutte» présenté au Festival du centenaire à Salzbourg

Le Festival du centenaire a eu lieu, à Salzbourg en Autriche, sans anicroche. L’expérience ouvre-t-elle la porte à un déconfinement plus audacieux des arts de la scène chez nous ?

Le Festival de Salzbourg 2020 s’est tenu du 1er au 30 août dans la ville de Mozart sans incident sanitaire avec 12 représentations d’opéras (Così fan tutte de Mozart et Elektra de Strauss), 29 représentations théâtrales et 53 concerts, dont des prestations du Philharmonique de Vienne dans des œuvres aussi imposantes que la 6e Symphonie de Mahler, la 4e Symphonie de Bruckner ou la 9e Symphonie de Beethoven.

Répercussions inattendues

La manifestation a engrangé 8,7 millions d’euros de revenus de billetterie (13,5 millions de dollars canadiens) et a accueilli 76 500 visiteurs de 39 pays pour un taux d’occupation des salles de 96 % au final. Parmi ces visiteurs, les deux tiers étaient des habitués du festival, un tiers, des nouveaux venus.

Entre autres défis rencontrés par le Festival, le site Internet a été mis sous haute pression. Il faut savoir que le programme original du centenaire avait déjà été publié avant d’être annulé et que 180 000 des 240 000 billets disponibles avaient été vendus.

Les premières conséquences concrètes pour le Festival en matière d’innovation ont donc concerné la plateforme de réservation, les facilités de remboursement, la souplesse de l’outil « e-ticketing », d’autant qu’au final, dans le cadre de la politique de suivi en cas d’éclosion, les billets étaient nominatifs avec contrôle d’identité à l’entrée.

Le placement des spectateurs dans la salle répondait à un schéma d’échiquier. Un total de 9000 clients ont reçu des propositions par des algorithmes dans la nouvelle programmation en fonction de leurs achats antérieurs. Sur les 48 500 billets ainsi proposés à la vente, 39 732 ont trouvé preneur, soit un score étonnant de 80 %.

Code de conduite

La présidente du Festival, Helga Rabl-Stadler, avait été claire : elle ne laisserait rien au hasard. Un conseil d’experts sanitaires a donc été formé, établissant des protocoles dans le cadre desquels, par exemple, les artistes se trouvaient dans des « bulles rouges », exempts des règles de distanciation et obligés de tenir un carnet de bord précis de leurs contacts. Le conseil a rédigé des « codes de conduite » pour les employés, les journalistes et les tierces parties. 3600 tests ont été réalisés, dont 154 sur des cas suspects. Aucun cas positif n’a été détecté.

Chaque spectateur portait un masque, mais il pouvait l’enlever une fois assis à sa place. Petit détail important : l’usage d’éventails était strictement interdit pour éviter la dissémination d’aérosols. Pauses et buvettes avaient été abolies et du gel hydroalcoolique avait été disposé à chaque point d’entrée de la salle. Notons que la distanciation en Autriche est d’un mètre seulement (contre deux mètres au Canada).

Au final, Salzbourg crie victoire même si le bouchon artistique a été poussé très loin : contrairement à l’Orchestre philharmonique de Berlin, celui de Vienne jouait sans distanciation notable, 80 choristes chantaient la 9e Symphonie de Beethoven, le répertoire était cossu et la mise en scène des opéras ne lésinait pas sur les contacts.

Tout s’est donc bien passé, comme tout s’était bien passé au Teatro Real de Madrid, qui a réussi son pari de donner sans encombre 27 fois La Traviata entre le 1er et le 29 juillet, dans une scénographie totalement reconsidérée en fonction des mesures sanitaires. Un espace de 4 m² était matérialisé autour de chaque interprète et les déplacements évitaient tout contact. Les membres de l’orchestre étaient à 1,50 m de distance et la salle était remplie à moitié.

Il ne faut toutefois pas tirer trop rapidement des conclusions hardies. L’environnement de Salzbourg, les bulles rouges et les codes de conduite pour tout optimiser, ce n’est pas la vraie vie, avec les courses au supermarché, l’enfant qui revient de l’école et les transports en commun. De ce point de vue, l’expérience madrilène est, « en situation de vie normale », la plus encourageante, mais elle entraîne des frustrations scéniques.

Il n’en reste pas moins que tout peut déraper sur un coup du sort à tout moment. L’équilibre est fragile. Le second festival autrichien, Grafenegg, a vu une éclosion qui a mené un metteur en scène vedette à l’hôpital, la troupe de ballet du Mariinski a été mise à l’arrêt, le chœur de l’Opéra de Prague vient d’être mis cette semaine en isolement, forçant l’annulation du début de la saison. Mais globalement, l’été a souri aux téméraires : La Roque d’Anthéron, Ravenne, Grenade…

La prochaine étape, ici, serait la réduction de la distanciation au niveau des cordes, une mesure adoptée le 17 août par les très prudents orchestres berlinois, ce qui élargirait le répertoire. En ce qui concerne les spectateurs, l’été québécois, par son absence d’événements, à la Place des Arts par exemple, ne nous a apporté aucun enseignement sur la circulation des foules et les protocoles d’accès pour les artistes. Tout reste à valider et, avant de suivre quelque exemple européen, il faudra commencer à tester avec rigueur, ingéniosité et modestie.

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