L’agence d’artistes CAMI ferme boutique ce lundi

L'artiste Valery Gergiev
Photo: Marco Borggreve L'artiste Valery Gergiev

Valery Gergiev, Joe Hisaishi, Philippe Sly, Maurizio Pollini, Seiji Ozawa, Anne-Sophie Mutter, Isabel Leonard et une centaine d’autres artistes sont ce matin sans agent. Un communiqué de l’Associated Press a fait savoir dans la nuit de samedi à dimanche que Columbia Artists Management Inc., connu sous l’abréviation CAMI, mettrait la clé sous la porte à compter de ce lundi.

Les artistes représentés par CAMI ont été prévenus par courriel samedi que « Columbia Artists Management Inc. s’est engagé avec un fiduciaire à conclure une cession au profit de ses créanciers ». En clair, CAMI est insolvable, ses actifs seront liquidés et « les créances traitées de manière ordonnée ». Selon le communiqué, le contact désormais habilité, au nom du fiduciaire, est Me Molly Froschauer, une avocate spécialisée dans les faillites de la firme Sherwood Partners.

CAMI a tenté de rassurer ses artistes : « Nous travaillons sans relâche pour fournir à chacun d’entre vous des conseils concrets sur votre situation dans les jours à venir. » L’agence dit travailler avec le fiduciaire pour trouver des solutions relatives à leur représentation. Mais le traumatisme dans le milieu de la musique classique sera profond.

CAMI, agence fondée en décembre 1930, qui incarne une sorte de phare du métier, a représenté des légendes telles que Karajan, Bernstein ou Horowitz ; c’est un véritable monument et symbole qui périclite. Dans un article intitulé « Quand le cœur du réacteur surchauffe », Le Devoir attirait l’attention début juin sur le triple traumatisme de la pandémie sur les agences d’artistes : « N’engranger aucun revenu tout en travaillant trois fois plus : voilà depuis le mois de mars le lot des agences d’artistes à Londres, New York, Paris, Berlin, ici ou ailleurs. » Les agences sont en effet rétribuées au pourcentage des cachets encaissés, un chiffre d’affaires tombé quasiment à zéro, alors le travail a triplé : annulations, reprogrammations et recherches de contrats dans le futur. En Grande-Bretagne, Hazard Chase, une agence historique, mais qui avait perdu de son éclat, avait fermé dès mars. Depuis juin, les mises à pied se sont enchaînées dans d’importantes sociétés du secteur.

Précipiter une mutation

Ce que signale le cas CAMI, c’est que plus la pandémie dure, plus les grandes structures risquent de souffrir, car l’impact des frais fixes liés à de grosses équipes d’agents et des bureaux importants dans des villes aux loyers onéreux va devenir ravageur. En parallèle des grosses agences et des contrats mondiaux de représentation se développent depuis quinze ans d’une part des agences dites « boutiques », très souples, ne gérant que quelques artistes. D’autre part, un nombre croissant d’artistes choisissent de se faire représenter diversement, selon les territoires, par des agents locaux. La pandémie pourrait donc précipiter une mutation de l’agence mastodonte vers des structures plus petites, locales et réactives.

Pour les artistes, les impacts seront variables. Pour Gergiev et Matsuev, ou Mutter et Pollini, seule la représentation en Amérique du Nord est engagée. Par contre, pour le grand compositeur de musiques de films et chef d’orchestre japonais Joe Hisaishi, c’est un traumatisme, car CAMI le représente mondialement en tant que chef et comme compositeur.

Avoir tous leurs œufs dans le panier CAMI est, hélas, aussi le lot de chanteurs canadiens bien représentés dans le portfolio de l’agence new-yorkaise. Phillip Addis, Russell Braun, Simone Osborne, Philippe Sly, Erin Wall, Anna-Sophie Neher (une Allemande active au Canada) dépendent de CAMI pour leur représentation mondiale, le baryton Gordon Bintner, pour le continent. Mais tous ont le même agent, Michael Benchetrit, qui pourrait peut-être être amené à voler de ses propres ailes, ce que l’avenir nous dira.

Dernier point, CAMI avait depuis de longues années beaucoup d’atomes crochus avec le service artistique de l’OSM. Si les grosses agences implosent, ce sera aussi un mode de fonctionnement à l’intérieur des services artistiques des orchestres qui sera amené à changer du tout au tout.

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