Festivals québécois sous plexiglas

Vincent Roberge (Les Louanges) se produira sur une scène extérieure au FME.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Vincent Roberge (Les Louanges) se produira sur une scène extérieure au FME.

Un automne comme aucun autre, c’est ce que s’apprêtent à vivre les mélomanes, les artistes, les gestionnaires de salles de spectacles et les producteurs d’événements. La pandémie a plongé le milieu musical dans l’incertitude. Or, ce milieu mise malgré tout sur le retour de festivals avec des spectacles devant public tenus de respecter les consignes de la santé publique, des salles aux deux tiers vides — et des recettes de billetterie en conséquence —, des retransmissions sur le Web et la hantise que ces événements deviennent de nouveaux foyers de contagion. Le Devoir a pris la température de la scène.

En temps normal, le Festival de musique émergente d’Abitibi-Témiscamingue (FME) sonnerait la cloche de la rentrée sur la scène musicale québécoise. L’été n’est pas encore tout à fait terminé, mais l’événement, qui attire les professionnels de l’industrie d’ici et d’Europe durant le week-end de la fête du Travail, dresse la table pour la nouvelle saison. « Cette année, en plus d’être le premier festival de l’automne, nous serons aussi le premier — et le dernier — festival de l’été », dit, en échappant un rire jaune, la directrice générale du FME, Magali Monderie-Larouche.

Les Francos, le Festival d’été de Québec et Osheaga ont abdiqué devant la COVID-19, mais les festivaliers, les musiciens et les Rouynorandiens avaient gardé espoir que le sympathique festival ait lieu malgré la pandémie : en avril dernier, le gouvernement avait imposé l’annulation des festivals (ainsi que des événements publics sportifs et culturels) prévus jusqu’au 31 août 2020… Soit quatre jours avant le début du FME (les autorités ont finalement levé l’interdiction le 5 août dernier).

« On n’a donc jamais fermé la machine », dit Magali Monderie-Larouche. Son équipe s’est concentrée sur des projets d’animation culturelle locaux durant l’été, or c’est la consigne permettant les rassemblements, extérieurs ou intérieurs, d’un maximum de 250 personnes qui a redonné l’espoir qu’une édition du FME pourrait être concevable : « Imposer un maximum de 50 personnes par concert, c’était trop peu » pour en valoir la peine, dit-elle. Au cœur de cet été sans foules, au moment où les annulations d’événements se succédaient, l’organisation du Festival international Nuits d’Afrique a rapidement choisi de reporter son événement à l’automne avec l’espoir que les consignes de santé publique rendraient possible l’organisation d’un festival. « Lorsque l’interdiction de faire des festivals en été a été officialisée, on s’est dit qu’on miserait sur l’automne avec une programmation qui mettrait en valeur notre scène locale, indique sa directrice générale, Suzanne Rousseau. On voulait montrer qu’on cherchait vraiment à trouver des solutions. »

La même volonté anime les organisateurs du Coup de cœur francophone. Jamais n’a-t-il été question d’annuler ou de reporter le festival prévu pour novembre, assure son directeur, Alain Chartrand : « Il y aura une édition, c’est sûr, avec une programmation réduite, pas d’artistes internationaux, qu’on devrait décliner dans cinq ou six salles, évidemment dans une jauge de 40 à 80 personnes par salle, si on respecte les règles actuelles. »

« Au lieu de programmer vingt-cinq spectacles, nous n’en présenterons que cinq », précise Geneviève Morasse, coordinatrice de l’OFF jazz, qui résume ainsi la motivation première de tous les organisateurs de festivals : « Cinq spectacles, c’est peu, mais on a quand même la possibilité de faire quelque chose, pour les artistes, pour le public. »

Casse-tête budgétaire

Pour les salles de petite et moyenne taille et les festivals qui les réservent, le maximum de 250 spectateurs n’a aucune incidence sur leur rendement ; c’est le respect des deux mètres de distanciation qui cause des soucis. En respectant la consigne, les salles ne peuvent être remplies qu’à 25 ou 30 % de leur capacité — c’est cette proportion qu’on nomme, dans le milieu, la jauge. « Pour ne pas être déficitaire, le festival a besoin en moyenne d’une jauge de 70 % », indique Suzanne Rousseau, de Nuits d’Afrique.

Les festivals de l’automne sont-ils alors condamnés à fonctionner à perte ? « Ce qui a été déterminant dans notre décision [d’organiser ou non un festival], c’était de savoir si notre financement [public] allait être reconduit ou non », explique Alain Mongeau, directeur général de MUTEK, qui devait tenir sa 21e édition ce week-end.

L’équipe de MUTEK a patienté pendant deux ou trois mois avant d’obtenir des réponses des subventionnaires. « Les premiers qui ont reconduit leur financement [en juin], en spécifiant qu’il n’y aurait pas de conditions attachées à celui-ci, nous ont permis de mettre le festival sur pied. [Ce financement] m’a assuré que je pouvais garder tout mon personnel à temps plein ; les montants supplémentaires que nous obtiendrons nous permettront d’organiser quelque chose, avec cette volonté, pour nous très importante, de soutenir notre communauté, c’est-à-dire autant les artistes que les travailleurs culturels, les techniciens qui nous aident à faire ce festival d’année en année et les spectateurs. »

Tous les producteurs de festivals que nous avons contactés ont souligné l’importance de l’appui des subventionnaires, sans qui les événements ne pourraient être financièrement viables en temps de pandémie. « Cette année est exceptionnellement difficile à traverser, mais au moins, je considère qu’on est vraiment plus chanceux qu’aux États-Unis, où il n’y a aucune aide publique », estime Dan Seligman, directeur de POP Montréal, qui proposera une version hybride et nettement plus modeste de son événement.

« Il n’y aura absolument aucun bénéfice à faire cette année », assure Seligman, d’autant que, si l’aide publique a majoritairement répondu aux inquiétudes, les partenariats avec les commanditaires privés ont à peu près disparu. « C’est l’hécatombe », déplore Alain Mongeau.

Reste la grande inquiétude derrière l’organisation d’un festival en attendant le vaccin contre la COVID-19, que résume Dan Seligman : « Personne ne veut avoir organisé — ou s’être retrouvé dans — l’événement qui deviendra un foyer de contagion. »

Protocoles de sécurité

Les producteurs de festivals s’en remettent aux salles de spectacles qui accueilleront les artistes et les spectateurs, celles-ci ayant déjà toutes établi leurs protocoles de sécurité. Les organisateurs sont néanmoins conscients des dangers de rassembler jusqu’à 250 spectateurs dans un même lieu. « Ça fait partie du processus de demander les permis à la Ville [de Rouyn-Noranda] pour pouvoir organiser l’événement, mais cette fois, la santé publique a dû aussi donner son accord, explique Magalie Monderie-Larouche. On avait déjà une bonne relation avec les autorités puisqu’on a eu d’autres projets durant l’été qui nous ont permis de tester certaines idées, de sorte que lorsqu’on a discuté du festival, on avait déjà cette relation avec la santé publique. On savait ce qu’ils exigeaient » pour assurer la sécurité des festivaliers, des techniciens et des artistes.

La conjoncture pandémique aurait toutefois refroidi les ardeurs de plusieurs musiciens, confie Dan Seligman : « Peu importent les scénarios, les artistes ont perdu confiance. D’abord, personne n’est particulièrement emballé de donner un concert sur le Web ou devant un public restreint et socialement distancé… Ensuite, personne ne désire provoquer une contagion. Je le sens, les artistes sont stressés. Ils se demandent comment faire un pas en avant, mais personne ne veut enfreindre les règles et tomber malade. […] »

« La situation est difficile, mais je crois que tout le monde doit faire des efforts jusqu’à ce qu’on ait le vaccin. Si les gens veulent sortir et assister à des concerts, si les musiciens veulent travailler, ils devront s’adapter à la situation. »

« Pour ma part, je fais confiance aux organisateurs de festivals qui m’engagent », assure Vincent Roberge, alias Les Louanges, programmé sur une scène extérieure du FME et qui, assure-t-il, devait cet été « donner les plus gros shows de ma vie ».

« C’est peut-être un peu égoïste de le dire, mais je suis content de recommencer à donner des shows, après sept mois » passés loin des scènes à travailler sur son prochain album. Il a récemment donné un concert sur le toit du Centre PHI, puis à MURAL, « mais encore là, avec ce genre d’acrobatie qui vient avec la diffusion en live sur Facebook, avec mon sonorisateur qui travaille dans un autre local… J’ai l’impression qu’au FME, il y aura sans doute une foule plus clairsemée pour respecter les normes de distanciation, mais au moins ça ressemblera à un vrai show. »

« Vaccin, pas vaccin, va falloir apprendre à vivre avec ça », lance avec philosophie Roberge.

 

L’automne festif

FME Du 3 au 5 septembre. Spectacles vivants. avec Les Louanges, Corridor, Jesse Mac Cormack, Backxwash, Maude Audet, Mirabelle, Anachnid, KNLO, Brown Family.

 

MUTEK 21e édition, du 8 au 13 septembre. Formule hybride mettant en vedette Softcoresoft, Poirier, Guillaume Coutu-Dumont, Priori, T. Gowdy, Pelada, Myriam Boucher.

 

POP Montréal Du 23 au 27 septembre. Formule hybride avec Antoine Corriveau, Lido Pimienta, Plants & Animals, Socalled, Tyleen.

 

OFF jazz 21e édition, du 1er au 10 octobre. Formule hybride ; programmation dévoilée le 8 septembre.

 

Coup de coeur francophone Du 5 au 15 novembre. Spectacles vivants. — programmation dévoilée en octobre.

 

Festival international Nuits d’Afrique 35e édition « réinventée », du 27 septembre au 31 octobre. Formule hybride avec Afrodizz, ILAM, Senaya, Nomadic Massive, Naxx Bitota, Sonido Pesao.

 

M pour Montréal« Édition réinventée », du 18 au 21 novembre. Formule et programmation à venir.