John Barbirolli, chef à coeur ouvert

John Barbirolli fait l’objet d’un véritable culte en Grande-Bretagne, comme une sorte de Callas de la direction d’orchestre.
Photo: Andrew Ousley Unison Media John Barbirolli fait l’objet d’un véritable culte en Grande-Bretagne, comme une sorte de Callas de la direction d’orchestre.

Il fait l’objet d’un véritable culte en Grande-Bretagne, comme une sorte de Callas de la direction d’orchestre. John Barbirolli est mort il y a 50 ans, le 29 juillet 1970. Warner a réalisé l’impensable : tout rééditer, avec, au final, un coffret de 109 CD. Mais qui était ce chef, devenu une icône ?

L’aura de certains artistes s’étiole rapidement après leur disparition. Même la proéminence de Herbert von Karajan a soudainement volé en éclats dans les dix ans suivant son décès. Ce n’est que petit à petit que celui qui fut le maître du Philharmonique de Berlin pendant quatre décennies revient en grâce artistique. John Barbirolli a, lui, toujours été présent, quelques enregistrements mythiques ayant entretenu sa légende.

Des références

Si l’on pouvait définir un exemple parfait pour décrire l’impact de l’interprétation musicale sur la perception d’une œuvre, ce serait peut-être le 1er mouvement de la 6e Symphonie de Gustav Mahler. Cette valeur d’exemple existe grâce à la version enregistrée du 17 au 19 août 1967 au Kingsway Hall de Londres par John Barbirolli et le Philharmonia. Le chef y plombe littéralement le tempo en une atmosphère de fin du monde. Ce n’est plus une course à l’abîme puisque l’abîme, on y est déjà, mais cet enregistrement lugubre et fascinant a contribué à la légende du chef.

Un critique, son ami Neville Cardus, avait suggéré en 1952 à Barbirolli de s’intéresser à la musique de Gustav Mahler. Comme l’écrivit Lyndon Jenkins : « Les symphonies de Mahler accaparèrent Barbirolli le reste de sa vie, peut-être même au détriment de sa santé, car les longues périodes qu’il passait à les étudier devaient s’insérer dans un emploi du temps déjà surchargé. Il estimait qu’il fallait entre 18 mois et deux ans pour maîtriser une symphonie et passait des heures à noter méticuleusement les coups d’archet dans toutes les parties de cordes. […] »

Barbirolli lui-même s’est exprimé sur Mahler : « Bien sûr, il ne faut pas deux ans pour lire les partitions, mais si l’on se prépare à un voyage à travers des sphères musicales aussi incommensurablement vastes, il faut savoir exactement où commencent les idées musicales, où elles finissent et comment chacune d’elles s’intègre au plan d’ensemble. »

Cette éthique et cette méticulosité sont attestées dans des extraits de répétitions de la 7e Symphonie de Bruckner préservées dans un ancien documentaire, A Portait of John Barbirolli, que l’on trouve désormais, fractionné, sur YouTube.

Baromètre de la stature d’un chef, dans plusieurs œuvres, les enregistrements de Barbirolli restent des références 50 ans après sa disparition : la Tallis Fantasia de Vaughan Williams, Pelléas et Mélisande d’Arnold Schoenberg, et quelques trésors cachés de la musique anglaise comme le CD 51 de cette collection, « English Tone Pictures », avec Tintagel d’Arnold Bax, A London Overture de John Ireland et les plus belles pièces de Frederick Delius (la moindre note de Delius gravée par Barbirolli est un joyau).

Même sa Madame Butterfly de Puccini, avec Renata Scotto, est celle qui se mesure à celle de Karajan (avec Freni) et, parlant de musique vocale, Shéhérazade de Ravel et les Nuits d’été de Berlioz avec Janet Baker restent majeures. On n’oubliera pas plusieurs disques de concertos, dont le plus célèbre, le Concerto pour violoncelle d’Elgar avec Jacqueline Du Pré, ne doit pas occulter le fait que Barbirolli fut, dès la fin des années 1920, un accompagnateur très prisé.

Les CD 70 à 87 retracent ce parcours qui comprend aussi bien Artur Rubinstein dans les concertos de Chopin (1931 et 1935), Fritz Kreisler dans Beethoven et Brahms (1936), Jascha Heifetz à son plus miraculeux, Yehudi Menuhin enfant (1938), pour se conclure en 1967 par les deux concertos pour piano de Brahms avec Daniel Barenboïm.

Une carrière à l’envers ?

Icône de la direction d’orchestre anglaise, John Barbirolli est né en décembre 1899 à Londres d’un père violoniste italien et d’une mère française. Il apprend le violoncelle notamment au Trinity College et à la Royal Academy of Music. Violoncelliste de rang, il jouera, par exemple, sous la direction d’Edward Elgar ou de Henry Wood au Queen’s Hall Orchestra, dont, en 1915, il est le plus jeune membre. À l’armée, il a l’occasion de diriger des musiciens et, y prenant goût, fonde son orchestre de chambre en 1925. Il entame une carrière à l’opéra dès 1926, ayant la charge des tournées de la British National Opera Company puis de Covent Garden. L’intensité expressive, lyrique et dramatique des interprétations de Barbirolli participe de leur intérêt.

En 1936, c’est le choc : chef invité pendant six semaines au Philharmonique de New York, il est immédiatement invité à y succéder à Arturo Toscanini. À 36 ans, Barbirolli a décroché le Graal. Parue au même moment que le coffret Warner, une très instructive boîte de 6 CD publiée par Sony, Sir John Barbirolli New York Philharmonic — The Complete RCA and Columbia Album Collection, retrace cette époque glorieuse dans la carrière du chef (1938-1942). Barbirolli qui se fera dans sa carrière une réputation comme interprète de Jean Sibelius lègue dès 1940 (2e) et 1942 (1re) des versions ardentes et arides, qu’il ne surpassera jamais et que l’on redécouvre ici.

Mais en 1943, Barbirolli répond à l’appel de la patrie et va reconstruire l’Orchestre Hallé de Manchester, alors réduit à 23 membres. C’est là son fait de gloire aux yeux de ses compatriotes (il refusera ensuite un poste à la BBC, pourtant payé le double) et la limite relative de son legs. Qu’on le veuille ou non, objectivement, Barbirolli est passé de New York à Manchester ! Le Hallé Orchestra est un orchestre provincial et, quand il y a lieu de comparer les « grosses boîtes de chefs » (Reiner, Munch, Szell, Barbirolli…), les uns peuvent compter sur des orchestres (Chicago, Boston, Cleveland) d’une qualité dont l’autre ne dispose pas.

Son éditeur His Master’s Voice (EMI), dont le legs figure dans cette boîte, augmenté des enregistrements (1955-1961) réalisés pour l’étiquette Pye / Nixa, légendaires auprès des collectionneurs, a tout d’abord documenté Barbirolli à Manchester. On n’est pas sans remarquer que lors de la période stéréo (Barbirolli redevenant artiste exclusif HMV en 1962), nombre de projets majeurs ont été réalisés ailleurs : Symphonies nos 5 et 6 de Mahler, dernier cycle Sibelius et Pelléas de Schoenberg avec le Philharmonia, 9e de Mahler à Berlin (à la demande de l’orchestre après un mémorable concert), Brahms à Vienne, Debussy à Paris.

Le parcours du chef

Il y a beaucoup à redécouvrir dans cette masse impressionnante, notamment les enregistrements monophoniques. Mais, de manière générale, il faut bien avouer que si la générosité musicale de Barbirolli en fait un artiste attachant, les gravures déterminantes de l’artiste sont celles qui avaient survécu et sont restées au catalogue.

Le coffret s’adresse donc avant tout aux collectionneurs émérites qui cherchent notamment à glaner tout le legs Pye / Nixa, à disposer des derniers rematriçages en date et à explorer le parcours du chef dans certaines œuvres, comme les deux symphonies d’Elgar ou les symphonies de Sibelius. La Cinquième de Sibelius de 1957 sur le CD 29 est telle qu’au fond, on se moque bien parfois de ne pas entendre Vienne Berlin ou Amsterdam… En 6 CD riches et très remplis, la boîte Sony donne aux historiens l’essentiel portrait « Barbirolli à New York » qui manquait vraiment, hors quelques rééditions de la Barbirolli Society chez Dutton.

Sir John Barbirolli. The Complete Warner Recordings / John Barbirolli. The Complete RCA and Columbia Album Collection

Warner, 109 CD, 0190295386085 / Sony, 6 CD, 19075988382