Son nom est Personne

Jonathan Personne au Champ des Possibles, à Montréal. Il lance vendredi prochain son second album solo.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Jonathan Personne au Champ des Possibles, à Montréal. Il lance vendredi prochain son second album solo.

« De mon côté, ça va — ce n’est pas la fin du monde, la pandémie, honnêtement », dit candidement Jonathan Personne, joint dans un chalet des Laurentides peu avant le lancement, vendredi prochain, de son second album solo. Personne l’a baptisé Disparitions : un superbe album de chansons rock aigres-douces enregistrées l’automne dernier et qui traduisent, par leurs mélodies belles et tristes et leurs languissantes guitares, tout le poids du surmenage qui menaçait de noyer l’auteur-compositeur-interprète. « C’est justement ça, Disparitions : un disque venu à la suite d’une sorte d’écœurement de la tournée et de tout ce qui l’entoure. »

L’été 2020 aurait dû être celui de la consécration pour le groupe Corridor qu’il a confondé en 2012. L’automne dernier, le quatuor post-punk réussissait l’exploit de lancer un disque de rock francophone, l’excellent Junior, sur le réputé label de Seattle Sub Pop, assurant aux Québécois un rayonnement enviable et une tournée internationale. « C’est vrai qu’on avait des trucs assez excitants de prévus : des festivals en Europe, en Angleterre, d’autres gros trucs sur la côte ouest américaine. C’est surtout qu’on avait été programmés dans des cases horaires idéales pour pouvoir jouer devant un maximum de personnes, c’était cool pour ça. Et bien entendu, les cachets étaient meilleurs, nos conditions aussi — même au Québec, on avait eu des offres qui faisaient plus de sens pour la première fois… »

Sur mes albums, j’essaie aussi de construire quelque chose de narratif. J’aime les albums qui s’écoutent du début à la fin — on n’est malheureusement pas dans une époque où les gens écoutent les albums au complet…

 

Tout ça est mort dans l’œuf en raison de la crise sanitaire. Frustrant, non ? Jonathan Personne hésite : « Oui et non. Je t’avoue qu’avant la sortie de l’album, on avait déjà pas mal tourné et, en fait, ça avait été quand même assez épuisant, pendant l’enregistrement de l’album, après sa sortie, etc. Dans le fond, ça ne m’a pas dérangé d’avoir un break, pour être honnête avec toi. Mais bon ! Les gros festivals, ce sera pour une autre fois… »

Créateur d’atmosphères

À cause de ses thèmes désespérés, on aurait d’abord pu croire que Disparitions est le reflet de la vie sur Terre ces six derniers mois. Or ces dix nouvelles chansons ont été composées l’été dernier.

Une tristesse certaine se dégage de l’ensemble, mais pas de nostalgie, « parce que c’est chiant», ni de mélancolie, «parce que c’est chiant ça aussi. Je ne sais pas… Je cherche une direction difficile à trouver. Une ambiance que j’essaie d’insuffler à mes albums à travers les mélodies — tout est dans la mélodie, puis dans la façon dont c’est enregistré ».

Cette fois avec des collègues de Corridor, avec Guillaume Chiasson (Bon Enfant, Ponctuation) à la prise de son et quelques fois à la guitare et Emmanuel Éthier à la réalisation, lui qui avait donné du lustre à l’album Junior. « J’adore les atmosphères, plus encore que de créer des chansons en tant que telles. »

On reconnaîtra la fougue de Corridor dans les cavalcades de guitares électriques sur Terre des hommes et Dernier train, par exemple, ainsi que dans cette propulsion mécanique inspirée du krautrock. Jonathan infuse ensuite à Disparition une certaine grandiloquence dans les élans mélodiques inspirés d’Ennio Morricone (sur la chanson-titre, entre autres).

« Ce genre d’arrangements à la Morricone vient me chercher, je ne sais pas pourquoi. Sur mes albums, j’essaie aussi de construire quelque chose de narratif. J’aime les albums qui s’écoutent du début à la fin — on n’est malheureusement pas dans une époque où les gens écoutent les albums au complet… »

«De toute façon, poursuit Personne, je le fais d’abord pour moi. Je trouve qu’il y a quelque chose de puissant dans un disque qui forme un tout — les albums qui sont restés dans ma vie, ceux que j’écoute encore plusieurs années après leur parution, du début à la fin sans sauter de chansons, ont ces attributs », dit-il en nommant Kaput !, du Canadien Destroyer, ainsi que les classiques de Yo La Tengo.

« Ce n’est pas que les paroles ne soient pas importantes, au contraire, mais chez moi, ce n’est pas ce qui devrait prédominer ; j’ai l’impression que la musique doit offrir un niveau de plus à découvrir [pour l’auditeur] et qu’il faut réécouter les albums pour approfondir l’expérience. C’est un plaisir de la musique, je trouve. C’est mieux que d’écouter une chanson une fois et d’avoir déjà l’impression d’en avoir fait le tour. »

Besoin de disparaître

À cet égard, Jonathan Personne ouvre Disparitions avec l’une des plus intrigantes chansons. Elle se nomme simplement Personne, une ballade suspendue par une multitude de lignes de guitare qui se fondent entre elles. On dirait une chanson autobiographique allant à l’origine du nom de scène du musicien qui, au civil, se fait appeler Jonathan Robert : « C’est une chanson en forme de leçon d’humilité, dit Jonathan. Je n’ai pas l’ego [d’une rock star]. »

Être personne, c’est aussi une forme de disparition, ce dont il avait bien besoin, discerne-t-on à l’écoute du disque.

« J’ai plus besoin de créer que de faire avancer ma carrière, avec les tournées et tout ce qui vient avec. [Au moment de composer Disparition], j’avais passé une drôle d’année durant laquelle j’ai finalement compris que je faisais de la musique dans la vie. J’ai toujours fait autre chose à côté de la musique : de l’animation, de l’illustration, des vidéoclips ; je me suis rendu compte que ce que j’étais en train de faire de ma vie, finalement, c’était la musique, qui prenait plus de place. Est-ce ainsi que j’avais imaginé ma vie ? C’est comme si un monde s’effaçait pour faire de la place à un autre, mais je ne l’avais pas demandé. Je trouvais que j’étais loin de ma blonde, de ma famille et de mes amis. Ça a été tough à avaler. J’ai frôlé le burn-out. »

« Selon toi, ça sonne comme un album de pandémie ? demande Personne. Je suis d’accord : à bien y penser, pas mal de chansons parlent d’isolement et de la fin du monde. C’est quand même quelque chose que j’ai déjà vécu auparavant. C’est aussi pour ça que la pandémie ne m’a pas tant ébranlé. Remarque, je ne suis pas resté enfermé dans un petit appartement pendant ce temps-là. »

Disparitions

de Jonathan Personne, paraît le 28 août chez Michel Records.