Marie Laforêt, une lettre en forme d’intégrale

Marie Laforêt, ici photographiée en 2005, a écrit dans le livret de cette intégrale qu’elle se considèrait comme «trop peu chanteuse» pour justifier l’appellation contrôlée. Elle n’a jamais aimé sa voix. Elle s’en explique avec nuance dans le livret: «J’aimais bien celle que j’écoutais depuis l’intérieur de l’os frontal, celle qui résonne dedans, mais je détestais son écoute extérieure.»
Photo: Joel Robine Archives Agence France-Presse Marie Laforêt, ici photographiée en 2005, a écrit dans le livret de cette intégrale qu’elle se considèrait comme «trop peu chanteuse» pour justifier l’appellation contrôlée. Elle n’a jamais aimé sa voix. Elle s’en explique avec nuance dans le livret: «J’aimais bien celle que j’écoutais depuis l’intérieur de l’os frontal, celle qui résonne dedans, mais je détestais son écoute extérieure.»

C’est d’elle, tout ça. Voulu par elle. Conçu par elle. Son intégrale. Marie Laforêt par Marie Laforêt. Le texte au verso du coffret le précise. « Présentation, photos, chansons, graphisme et contenu choisis par l’artiste. Texte écrit par Marie Laforêt. » Certes a-t-on là le meilleur argument de vente qui soit, mais il se trouve que c’est la vérité, tout simplement. Et Marie Laforêt mérite qu’on le dise, parce que le bel objet ne nous parvient que maintenant et qu’elle est partie en novembre 2019, à 80 ans. C’est un fan trentenaire, Yohann Masson,qui a fait la grande demande, qui a souhaité l’impossible, il y a cinq ans : elle y a pensé longuement, et elle a dit oui, à condition de tout superviser avec lui, à condition d’écrire le livret.

Bruno Haye, le responsable de projet, s’est tenu à saine distance. Yohann Masson a envoyé à l’artiste toute une série de questions, Marie Laforêt s’en est inspirée, Pascal Buttin s’est occupé des corrections et des vérifications. C’est à eux deux qu’elle s’adresse, et à nous également, quand elle écrit à« mes chéris, mes entêtés de Marie Laforêt, mes fanatiques, quoi que cela puisse vouloir dire, cher Yohann, cher Pascal ». Livret ? C’est presque une autobiographie. Une consistante plaquette. Lecture passionnante et presque insoutenable de franchise : pouvait-il en être autrement, quand on a été violée en bas âge, et maltraitée, utilisée, chair à succès, quand on est Marie Laforêt ?

C’est aussi un texte amusé, finement sarcastique, épatant d’ironie, où l’on se surprend à rire entre deux constats terribles. « Elle était très drôle et ne se prenait pas au sérieux », confirme Martin Bilodeau, le directeur de Mediafilm, qui la rencontra, les yeux dans les yeux, quand — ô miracle ! — elle vint chanter en juillet 2005 au Cabaret Music-Hall du Musée Juste pour rire. Martin collaborait alors au Devoir, et se pinçait, fan fini. « À une question sur sa carrière, elle m’avait dit : “Moi, monsieur, je n’ai pas de carrière. J’ai une vie.” La phrase m’est restée, j’y repense très souvent. »

Chanteuse quand même

Dans le livret, elle impute au « succès de Jeanne Moreau avec son Tourbillon » l’arbitraire de ce destin de chanteuse : « […] après on proposait à toutes les comédiennes de Paris de faire un disque, n’importe quoi, n’importe comment… » Ainsi est-elle devenue, comme elle dit, « fonctionnaire du tube ». Jean-Pierre Pasqualini, directeur des programmes à la chaîne Melody (et meneur de la revue Platine des années durant), fait le même constat : « Ce qui reste d’elle, c’est ce qui a marché et marqué, ce sont ses chansonnettes d’interprète pure, et je crois que ce n’est pas ce qu’elle aurait aimé qu’il reste. »

« Elle n’était pas une actrice qui chante, comme la France en produit tant », insiste Martin Bilodeau. « Elle était chanteuse à part entière, actrice à temps partiel, intense dans tout. Je l’ai vue au théâtre au tournant des années 2000 dans Master Class, au théâtre Antoine à Paris. Elle jouait Maria Callas avec une autorité sidérante. » Il n’y a pas beaucoup d’intégrales de chansons — 377 titres sur six décennies ! — où la chanteuse écrit dans le livret qu’elle se considère comme « trop peu chanteuse » pour justifier l’appellation contrôlée. « Elle n’a jamais été une fille de la chanson comme les Sylvie, France et Françoise », dit Martin pour expliquer sa place à part, « hors temps et hors modes ».

Répertoire vaste comme le monde

Pasqualini précise : « Si elle chante les mêmes créateurs “yé-yé” que les “copines”,ils ne lui écrivent pas les mêmes choses :Les vendanges de l’amour sonne folk. Joe Dassin, très folk aussi, a également écrit pour elle, comme pour France Gall. Même le papa de cette dernière, Robert Gall, a écrit pour Marie. Même quand elle chante Qu’est-ce qui fait pleurer les filles ?,une adaptation de Crewe et Gaudio (Frankie Valli et The Four Seasons), les “shoo bi doo bi doum day” chantés avec son timbre de voix sensuel paraissent moins yé-yé. C’est certain qu’elle préfère chanter Dylan (Blowin’in the Wind), ou adapter Tell It on the Mountain (Viens sur la montagne), The Sound of Silence (La voix du silence) de Simon et Garfunkel ou encore Paint It Black des Stones (Marie douceur, Marie colère). Grâce à sa forte personnalité, elle n’hésite pas à avoir des titres en commun avec Bourvil (La tendresse), à faire des duos avec Guy Béart (Frantz), que les adolescents considèrent comme des “croulants”. »

L’interprète est impitoyable quand elle décrit son répertoire populaire, qui resplendit pourtant comme jamais grâce aux bandes multipistes retrouvées : 107 titres bénéficient pour la première fois d’un mixage en stéréo. « Variétoche Vendanges de l’amour j’étais, variétoche je resterais », résume-t-elle. Son cœur est ailleurs, partout ailleurs. L’intégrale permet de l’entendre en espagnol, enallemand, en anglais, en japonais, en portugais, en italien, en yiddish, en péruvien. « La musique du monde est le fil conducteur de son répertoire », dit Martin, qui aime — et possède — presque tout ce qu’elle a chanté. « J’adore tout particulièrement son timbre de voix. Il y a en même temps de la douceur et du nez là-dedans, et un sens de la retenue. La chanson Je voudrais tant que tu comprennes, ça vous rentre dans le plexus, parce que c’est pur, sans artifices, une vraie mise à nu. »

Cette voix qu’elle a

Marie Laforêt n’a jamais aimé sa voix. Elle s’en explique avec nuance dans le livret : « J’aimais bien celle que j’écoutais depuis l’intérieur de l’os frontal, celle qui résonne dedans, mais je détestais son écoute extérieure. » Elle n’est pas la seule « stupéfaite » de s’écouter comme si c’était quelqu’un d’autre. « J’ai toujours trouvé ma voix d’écoute aigrelette et chevrotante. » Elle enviait les voix bien rondes, bien placées, d’une Michèle Torr, d’une Maurane. « La seule qualité que je me trouvais était ma sincérité toute nue, absolue. Naïve, native. […] Traductrice d’émotion. »

Une intégrale a la grâce de faire connaître des méconnues, voire oubliées (sans compter toutes les chansons et versions inédites, en très grand nombre ici). Jean-Pierre Pasqualini souhaite que l’on redécouvre La petite ville, paroles de Vline Buggy, musique de Jeff Barnel. « Elle l’aimait aussi et l’a chantée sur scène en 2005. » Martin Bilodeau chérit « l’occasion de réentendre la chanson Emporte-moi, introuvable sur support numérique, qui donne son titre au tout aussi beau film de Léa Pool (1998) ». Marie Laforêt, elle, nous confie sa « vie de chanteuse » : « Prenez-en soin. Elle fut faite avec un cœur simple. Et honnête. »

Marie Laforêt

Marie Laforêt, Intégrale en 18 disques, Panthéon / Polydor / Universal