«Les méandres de la soif»: les détours de Barrdo

Autoproduit et enregistré au printemps 2019, «Les méandres de la soif» paraîtra le 21 août prochain. Or, l’album suivant de Barrdo est déjà dans les cartons.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Autoproduit et enregistré au printemps 2019, «Les méandres de la soif» paraîtra le 21 août prochain. Or, l’album suivant de Barrdo est déjà dans les cartons.

Pierre Alexandre, à l’origine du projet Barrdo et qui préfère qu’on l’appelle P. A., a cette faculté, de composer une chanson rock à la fois singulière et familière. Par ses riches orchestrations, il cite Olivier Messiaen et Arnold Schönberg, dont il a dévoré le Traité d’harmonie (1912), mais évoque plutôt dans le groove de ses compositions le classique Jaune de Jean-Pierre Ferland. « C’est un beau compliment, quand même ! Les années 1970 sont une référence dans le son, un idéal constant dans la musique au Québec, par la manière dont ça a été enregistré, et cet album en particulier », explique-t-il en décortiquant avec nous son splendide nouvel album, intitulé Les méandres de la soif.

Sans entrer dans les détails qui, subodore-t-on, impliquent l’ingestion d’un quelconque psychotrope, P. A. nous fait au téléphone le récit d’un bûcher de livres d’ésotérisme allumé dans le stationnement d’une salle de concert de Val-d’Or, où il jouait un soir avec Fuudge, le groupe stoner rock de son fidèle collaborateur, ami et réalisateur des Méandres de la soif, David Bujold. Un de ces douteux ouvrages s’est révélé être une biographie de la spiritiste Estelle Roberts, apparemment célèbre dans les salons anglais. Estelle Roberts : ça devait être le titre de ce nouvel album, puis d’une chanson. Finalement, le nom de la médium fut rayé à la dernière minute. La quatrièmede couverture de sa biographie a toutefois échappé aux flammes : c’est la douteuse et psychédélique pochette des Méandres de la soif.

Hormis la pochette, il est superbe, cet album. Sa première partie, la chanson Printemps, et sa longue et langoureuse introduction tissée de cordes, de piano et de caisse claire, la douce chanson rock Une façon parmi d’autres et le douillet groove à violons 4900 $ campent le décor, tantôt champêtre, souvent baroque, de cette nouvelle collection de huit chansons et deux instrumentales, Digression (pour violoncelle, basson et piano), « celle-là très clairement inspirée par les idées de Messiaen », et Ondulation (pour basson et violoncelle).

« Je suis un peu nerd de la théorie musicale, c’est un peu mon dada, reconnaît P. A. Je suis toujours à la recherche de nouvelles idées et depuis quatre ou cinq ans, je creuse du côté de la musique classique, pour en dénicher certaines qui paraissent singulières dans le contexte de la musique pop. En soi, ces idées, dans le contexte de la musique classique ou contemporaine, peuvent paraître convenues puisqu’elles existent depuis plusieurs années, mais lorsque tu te mets à mélanger ça avec la pop, parfois, ça paraît étrange. C’est là, il me semble, que la fusion semble singulière », dit le compositeur, qui a étudié la musique au cégep, mais poursuit son apprentissage de l’orchestration en autodidacte.

« Quand tu travailles en musique pop, en général, l’enchaînement des accords est plus simple, ce qui va chercher une certaine esthétique — qui n’est pas meilleure ou moins bonne que d’autres genres musicaux, enchaîne P. A. Mais en écrivant des arrangements, de cordes, de chœurs ou d’autres instruments, ça permet d’explorer d’autres couleurs harmoniques, je dirais. C’est simplement une nécessité de toujours progresser, de toujours raffiner, de peaufiner mon expression. Pour moi, c’est vital et logique de faire ça, ce qui m’amène à lire beaucoup sur la théorie musicale pour trouver des formes d’écriture différentes. »

Pour moi, la soif, c’est cette volonté que tout le monde a de trouver quelque chose, la soif de vivre. Les méandres, ce sont les chemins sinueux que cette soif nous fait prendre.

 

Différentes, d’un album à l’autre — Les méandres de la soif est remarquablement plus concis et léché que l’halluciné L’éternel retour de 2019 —, et d’une chanson à l’autre : « Pour moi, chaque toune vient d’une intention différente », insiste-t-il, mais toutes s’inspirent d’une même motivation (qui n’a absolument rien à voir avec Estelle Roberts) : « C’est plus fort que moi, on dirait que j’écris toujours un peu sur la même idée, celle de s’élever, de changer, du désir d’aller plus loin et de découvrir autre chose. 4900 $, c’est un périple spirituel : une façon parmi d’autres d’aborder l’idée de stagnation. Tout est une échelle sur le désir de traverser de l’autre côté. »

Détail rafraîchissant : P. A. se fait un devoir de ne pas écrire de chansons d’amour. « J’en suis assez fier, d’ailleurs, qu’il n’y en ait aucune qui parle de relations amoureuses. » Même pas la charmante ballade acoustique Un nom de fille, assortie d’un léger chœur féminin ? « Pour moi, cette chanson était une manière détournée de parler avec ironie de ces auteurs-compositeurs qui font des chansons portant un nom de fille pour titre. C’est devenu une sorte de chanson ironique sur l’art de construire une chanson banale… » À la limite, 4900 $ pourrait être entendue comme une chanson d’amour à sa voiture qui rend l’âme en plein road trip : « Quatre mille neuf cent piasses / Deux mois, quatorze jours / Huit mille trois cent cinquante-quatre kilomètres / Presque autant de détours / Me voilà au milieu de l’inconnu / À attendre une épiphanie… », chante P. A. avec cette voix désarmante de simplicité qui contraste tant avec l’opulence de ses orchestrations.

« Finalement, le titre Les méandres de la soif, ce n’est pas un titre de chanson, ni même un bout de texte : pour moi, la soif, c’est cette volonté que tout le monde a de trouver quelque chose, la soif de vivre. Les méandres, ce sont les chemins sinueux que cette soif nous fait prendre. Toutes ces chansons sont autant de détours qu’on prend durant notre quête. »

Autoproduit et enregistré au printemps 2019, Les méandres de la soif paraîtra le 21 août prochain. Or, l’album suivant de Barrdo est déjà dans les cartons, attendant un travail de finition de la part de P. A. et de David Bujold : « Durant le confinement, je n’ai pas vraiment pris de vacances ; j’ai écrit des chansons, on a enregistré l’album en juillet dernier », un disque que le musicien décrit « dans la continuité », avec cependant quelques dérapages vers le métal.

Les méandres de la soif

Barrdo, Barrdo, sortie le 21 août