«Motherhood»: les contraires s’attirent pour No Joy

Jasamine White-Gluz  est désormais seule à bord  de No Joy  et elle poursuit son chemin sur  la scène indie rock mondiale.
Marie-France Coallier Le Devoir Jasamine White-Gluz est désormais seule à bord de No Joy et elle poursuit son chemin sur la scène indie rock mondiale.

Désormais seule à bord de No Joy, le groupe shoegaze qu’elle a cofondé en 2009, la musicienne montréalaise Jasamine White-Gluz lance ces jours-ci, un quatrième album intime abordant sans fard les thèmes du temps qui passe et du corps qui change en chemin, de la famille, du rôle de la mère « au sens physique et spirituel, et surtout d’un sujet dont on ne parle pas beaucoup, celui d’être une femme qui vieillit dans une industrie qui accorde beaucoup d’attention à la jeunesse », nous explique-t-elle.

La pochette de Motherhood intrigue. Le titre de l’album suggère un thème, une ligne directrice, mais alors, que vient faire la chèvre dans tout ça ? On a envie d’y voir un hommage à la pochette du deuxième album de Pearl Jam (Vs.) paru en 1993, mais comme nous le verrons plus loin, Jasamine White-Gluz fait plutôt référence à une autre scène musicale des années 1990.

Quid, alors, de la chèvre ? « Les chèvres, ça fait métal. On en voit souvent sur des pochettes métal — c’est “Devil !” rigole Jasamine. Après, ça fait aussi penser au yoga chèvre, tu vois ? Cet animal a quelque chose de… méditatif. Je trouvais que ça illustrait bien mon album, qui a son côté métal, mais aussi un côté contemplatif. La chèvre, c’est l’équilibre entre les deux. J’aime mettre ensemble deux choses qui ne devraient pas aller de pair, je trouve ça intéressant. »

C’est ce qui rend Motherhood si fascinant. Repéré en début de carrière par le réputé label new-yorkais Mexican Summer (Ariel Pink, Cate Le Bon, Dungen), No Joy, alors un quatuor, lançait une poignée de singles trempés dans la guitare électrique, puis l’excellent album Ghost Blonde, ses refrains pop perçant le mur du son, la voix de Jasamine enfouie sous la distorsion. Plus No Joy progressait, plus il s’éloignait des clichés shoegaze de ses débuts, incorporant du rock croustillant, puis la lutherie électronique, à sa forme instable de rock mélodique.

Les EP font partie du processus qui m’a mené jusqu’à Motherhood, une manière pour moi de parvenir à trouver ma propre voie en tant que musicienne solo

Tout ça menait à Motherhood, un disque qui groove et révèle le timbre fin de la voix de Jasamine, un disque franc et accrocheur — auquel collabore le batteur Jamie Thompson, ex-The Unicorns et Islands — qui, musicalement, doit beaucoup aux souvenirs d’adolescence de la musicienne. Ses années au secondaire dans le West Island, « avec ces groupes de la fin des années 1990 qui faisaient de la musique que je n’arrivais pas à catégoriser. Comme Massive Attack : leur musique était tellement heavy et intense, mais ce n’était pas un groupe de métal ».

Motherhood est fait de guitares et de synthés, de boîtes à rythmes, de groovestrip-hop et de blues, on se surprend à y reconnaître le bon vieux son de Primal Scream, notamment sur la parfaite Four : « Leur album Screamadelica[paru en 1991], c’est à la fois un disque de garage, c’est baggy, c’est psychédélique, c’est dance, c’est plusieurs choses musicales en même temps. C’est ça que j’ai voulu recréer. »

Le résultat est étonnant, mais Jasamine nous avait prévenus ces dernières années en enfilant les mini-albums en forme d’éprouvettes, Drool Sucker (2016), Creep (2017) et cette collaboration, parue en mars 2018, avec Sonic Boom, le projet électronique expérimental du Britannique Peter Kember, membre fondateur du légendaire groupe space-noise rock Spacemen 3.

« Les EP font partie du processus qui m’a mené jusqu’à Motherhood, une manière pour moi de parvenir à trouver ma propre voie en tant que musicienne solo », affirme Jasamine White-Gluz, qui a aussi dû apprendre à assumer pleinement le métier. « Auparavant, la voix et les textes étaient cachés sous la distorsion ; cette fois, ma voix est à l’avant-plan, et tout ce que je dis. Ça m’a pris du temps avant d’y arriver, j’ai toujours été gênée d’être devant la scène en concert. »

Elle a pu compter sur quelques conseils de sa sœur pour arrêter de chanter les cheveux dans le visage « parce que c’est comme ça que je me sentais à l’aise d’être sur scène ». En effet, et puisqu’il est question de famille sur Motherhood, pour la première fois dans leur carrière respective, Jasamine et Alissa chantent en duo. C’est sur la chanson Dream Rats et vous reconnaîtrez tout de suite Alissa : ce rugissement surgissant des ténèbres qui perce les tympans comme si on venait de marcher sur le pied d’un loup-garou avec des crampons, c’est elle.

Car pendant que Jasamine poursuit son chemin sur la scène indie rock mondiale, Alissa White-Gluz chante — ou hurle, plutôt — au sein du groupe deathcore mélodique suédois Arch Enemy, star planétaire du métal extrême. Alissa a une voix terrifiante, les cheveux bleus et des costumes de scène aussi impressionnants. Vos parents, Jasamine, sont musiciens également ? « Pas musiciens, mais de vrais fans de musique. Lorsqu’on était petites, il y avait plein de vinyles, on écoutait toujours de la musique. Il y avait des instruments à la maison et nos parents nous encourageaient à en jouer, même si c’était juste pour faire du bruit avec. »

« Je ne sais pas comment nous en sommes venues à prendre ces directions musicales, poursuit Jasamine. Je me souviens que ma sœur écoutait déjà du métal toute jeune, j’imagine que c’était naturel qu’elle se dirige par là. Moi, j’étais plus snob dans mes goûts musicaux, c’est pour ça que je fais de l’indie rock ? Je ne sais pas… Mais voilà, parce que l’album parle beaucoup de la famille, ça allait de soi que nous devions enfin travailler ensemble. C’était vraiment le fun — nos approches sont complètement différentes, mais ça fonctionne ! »

Motherhood

No Joy, Hand Drawn Dracula À paraître le 21 août