Les connexions viennoises d’Hollywood

La première partition hollywoodienne (1935) de Franz Waxman est aussi l’un de ses chefs-d’œuvre: «La fiancée de Frankenstein» de James Whale. Pour créer une atmosphère angoissante et irréelle, Waxman utilisa un instrument récent: le thérémine. Ici, les acteurs Elsa Lanchester et Boris Karloff.
Photo: Universal La première partition hollywoodienne (1935) de Franz Waxman est aussi l’un de ses chefs-d’œuvre: «La fiancée de Frankenstein» de James Whale. Pour créer une atmosphère angoissante et irréelle, Waxman utilisa un instrument récent: le thérémine. Ici, les acteurs Elsa Lanchester et Boris Karloff.

Avec la publication du coffret de 12 CD Charles Gerhardt Conducts Classic Film Scores, RCA met en boîte l’héritage musical de la première génération des compositeurs de musiques de films à Hollywood, qui témoigne de racines cultivées et profondes.

Au début des années 1960, grâce à Leonard Bernstein, Bernard Haitink, Maurice Abravanel, Georg Solti et Rafael Kubelik, un compositeur capital sortait d’un purgatoire d’un demi-siècle. En quelques années, Gustav Mahler, ancien directeur de l’Opéra de Vienne, symbole de la musique viennoise au tournant du XXe siècle, allait devenir la coqueluche des chefs d’orchestre et des mélomanes du monde entier. Si l’acceptation de la musique fort complexe d’un compositeur dont la tradition d’interprétation s’était largement perdue a été si aisée, c’est parce que les cerveaux étaient prêts et les sensibilités musicales, aiguisées.

Pourquoi ? Parce que le langage de Mahler avait trouvé refuge à Hollywood. Les nazis avaient ostracisé et banni sa musique. Mais ses émules avaient fui aux États-Unis.

Korngold, prodigieux chef de file

Cette analyse est partagée par plusieurs observateurs, dont le chef John Mauceri qui l’a synthétisée en une phrase : « L’essor de la popularité de Mahler ne correspond-il pas à la période qu’il a fallu à la génération d’Autant en emporte le vent et de Robin des Bois pour grandir et aller dans les salles de concert ? »

Autant en emporte le vent (1939), qui occupe le quatrième de ces 12 CD, est une musique de Max Steiner. Viennois né en 1888, filleul de Richard Strauss, Max Steiner n’est pas une victime des nazis. Cet élève de Mahler s’est établi à New York pendant la Première Guerre mondiale pour travailler à Broadway, notamment avec Florenz Ziegfeld. Il a gagné Hollywood en 1929 à l’arrivée du cinéma parlant. L’auteur de la musique de King Konget de Casablanca a collectionné 24 nominations pour l’Oscar, qu’il a remporté à trois reprises.

La musique du film Robin des Bois est la première composée par l’Austro-Hongrois Erich Wolfgang Korngold (1897-1957). C’est à Los Angeles que le compositeur apprend l’annexion de l’Autriche, ce qui le décide à s’établir aux États-Unis. En 1909, Korngold avait rencontré Mahler, qui avait décelé en lui un génie et lui avait suggéré d’étudier avec Alexander von Zemlinsky.

Selon son épouse, Korngold considérait les scénarios comme « des livrets d’opéra », ce qui lui donnait l’illusion de composer des ouvrages lyriques, avec des leitmotive. À Vienne, jadis, le génie lyrique de Korngold avait « stupéfié et effrayé » Richard Strauss. Dans le premier CD de ce coffret, le thème du film Juarez est celui qui cimentera ultérieurement le 1er mouvement du Concerto pour violon composé pour Jascha Heifetz. Mais en arrivant aux États-Unis, Korngold était déjà à la tête d’un opulent catalogue d’œuvres classiques qui lui a parfois servi. Le thème principal de Robin des Bois avait ainsi été précédemment conçu en 1920 pour l’ouverture symphonique Sursum corda.

L’Allemand, le Hongrois et l’héritier

Troisième larron de la même obédience : Franz Waxman, un Allemand né en 1906. Son père voulait qu’il soit banquier, mais son talent inné emporta tout. Il se retrouva musicien dans les studios berlinois à orchestrer et diriger la musique de L’ange bleude Sternberg avant de se faire assigner par la direction de l’UFA (Universum Film, la grande société de production de la République de Weimar) sur Liliom de Fritz Lang.

C’est dire que, d’emblée, il était une vedette de son métier. Sa première partition hollywoodienne (1935) est l’un de ses chefs-d’œuvre : La fiancée de Frankenstein (CD 8, plage 3). « C’était un film d’horreur qui demandait une musique d’une obsédante étrangeté, mystérieuse et différente », disait-il. Pour créer cette atmosphère angoissante et irréelle, Waxman utilisa un instrument récent : le thérémine, proche des ondes Martenot, inventé par l’ingénieur russe Lev Sergueïevitch Termen.

Grand compositeur (il manque hélas ici le scriabinien Dr. Jeckyll & Mr. Hyde, mais on se consolera avec la plage finale du CD 8, « La chevauchée vers Dubno »), Waxman a créé 144 musiques de films et a été nommé 12 fois aux Oscar. Lui aussi a écrit pour Jascha Heifetz, une célèbre Carmen Fantaisie. Waxman n’a jamais rompu le lien avec le milieu classique, créant dans l’après-guerre un festival de musique à Los Angeles qui assura plus de 80 premières américaines d’œuvres d’éminents créateurs du XXe siècle : Stravinski, Schoenberg, Chostakovitch ou Walton.

L’utilisation du thérémine relie Waxman au Hongrois Miklós Rózsa, le quatrième de ces grands mousquetaires. Né à Budapest en 1907, Miklós Rózsa a fait ses classes en Allemagne (Leipzig) et à Paris avec Arthur Honegger. Il émigra en Californie en 1940 et gagna son premier Oscar en 1945 pour la musique du film d’Alfred Hitchcock La maison du docteur Edwardes (Spellbound est le titre original). Il y est question d’amnésie dans le cadre d’un hôpital psychiatrique. Rêves et amnésie, suspense : quoi de mieux que le thérémine pour accompagner cela ? Cette musique mystérieuse, Rózsa en fit un bref concerto pour piano, le Spellbound Concerto, une musique qui rappelle celle d’André Mathieu. La séquence du CD 10 dans ce coffret est la musique originale, plus succincte.

Un second lien relie Miklós Rózsa, Waxman et Korngold : un concerto pour violon composé pour Heifetz. Mais plus qu’au thérémine, Rózsa doit sa notoriété à ses musiques pour les péplums, dont le plus connu fut l’oscarisé Ben-Hur. L’absence d’un programme « Musiques de péplums » est une regrettable impasse du coffret.

Autour de ce noyau de quatre compositeurs pionniers se sont agglomérés des émules américains, comme Alfred Newman, Elmer Bernstein et Bernard Herrmann, ou des compositeurs venus d’autres horizons, comme l’Ukrainien Dimitri Tiomkin (1894-1979), adepte de l’utilisation de chœurs, ce qui rend sa musique (CD 2) suavement désuète.

Korngold, Steiner, Waxman et Rózsa ont aussi eu des auditeurs attentifs : on comparera le thème principal de Kings Row de Korngold (CD 1, plage 5) avec la très célèbre fanfare de Star Wars de John Williams. John Williams, héritier direct de ces grands compositeurs, a d’ailleurs travaillé auprès d’Alfred Newman, Dimitri Tiomkin et Franz Waxman.

Un talent protéiforme

Si RCA est en mesure de publier aujourd’hui un coffret de 12 CD, c’est grâce au travail inlassable réalisé dans les années 1970 par Charles Gerhardt (1927-1999). Le métier principal de Gerhardt ne fut pas celui de chef d’orchestre, loin de là : ce pianiste, compositeur et ingénieur du son est avant tout l’un des plus grands producteurs de disques du XXe siècle.

Son fait d’armes dans l’industrie phonographique fut d’avoir piloté dans les années 1960 la constitution du catalogue discographique du Reader’s Digest, qu’il menait en tandem avec l’ingénieur du son Kenneth Wilkinson. Le duo Gerhardt-Wilkinson est une légende du métier qui produisait, à Londres, des disques dans tous les genres de musique.

Gerhardt est devenu un expert de la scène musicale londonienne, où il enregistrait à tour de bras. Il est allé jusqu’à former en 1964 un orchestre ad hoc de musiciens londoniens, réputés pour déchiffrer et travailler très rapidement et efficacement. Cet orchestre, incorporé sous le nom de National Philharmonic Orchestra, se retrouve dans les enregistrements de ce coffret, où Gerhardt a dirigé lui-même les musiques qui le passionnaient.

Car ces « classic film scores » sont l’œuvre musicale de sa vie. Ce n’est pas le Reader’s Digest, mais RCA, son employeur tout au long de sa vie, qui publia la série de 14 microsillons entre 1972-1978. Le premier CD de ce coffret fut aussi le premier, en 1972, de cette saga discographique : The Sea Hawk : The Classic Film Scores of Erich Wolfgang Korngold.

Gerhardt réalisait en amont un travail remarquable dans l’édition des partitions. Ce qui le distingue est aussi un scrupuleux travail de sélection. Un CD est consacré à un unique long métrage, Autant en emporte le vent, film pour lequel Max Steiner avait composé trois heures de musique en trois mois. Les autres sont des monographies autour d’un compositeur, avec des morceaux choisis tirés de plusieurs films ou des programmes multicompositeurs bâtis autour de thèmes, par exemple « Les films d’Errol Flynn ».

Évidemment, le fidèle Kenneth Wilkinson est aux manettes et c’était un excellent ingénieur du son. Le tout proposé à petit prix est sans concurrence ni équivalent dans l’histoire du disque.

Charles Gerhardt Conducts Classic Film Scores

Musiques de Korngold, Steiner, Waxman, Rózsa, Tiomkin, Herrmann. RCA « Masters » 12 CD 19075920642