Carl Bastien, le réalisateur qui se réalise

Carl Bastien
Photo: Lamfou Carl Bastien

Il y a certes eu les deux disques avec ses Stone County Players en 2003 et en 2006. De jouissifs albums d’americana, des bonheurs pour amateurs de pedal steel et de guitares en supercinérama. Carl Bastien en était l’instigateur, son nom occupait bel et bien la place de l’auteur-compositeur-interprète. Pourtant, il considère les cinq chansons de Tout donné, le mini-album qu’il lance vendredi sur les plateformes numériques (on aimerait mieux un vinyle : ça viendra, ayons confiance), comme ses premières.

« Quand tu m’prends dans tes bras / Tu m’fais danser / Dis-moi que tu vas rester / J’vas tout te donner », chante-t-il doucement mais très en avant dans le mixage, dans l’espace de tendre proximité que privilégie un Willie Nelson. Ou un Patrick Norman. « Je pense que j’ai découvert ma voix. Mon timbre naturel. C’est venu tout naturellement, du fait de chanter en français. Du country en français, avec les mots les plus simples et directs. Ça m’a… décomplexé. »

Hors d’atteinte

Complexé ? « Inhibé est peut-être un meilleur mot. Quand tu travailles sur Rêver mieux avec Daniel Bélanger, tu t’imagines même pas auteur, ni compositeur, ni interprète. C’est hors d’atteinte. Tu contribues du mieux que tu peux, et tu l’admires. Moi en avant ? C’était même pas dans le champ des possibilités. »

Même avec les fabuleux Players réunis pour Extra Lovin’ et le double Live, il se fondait dans le son d’ensemble, et quel son ! « C’était ma gang. Joss Tellier, Vincent Réhel, Alex McMahon, J. P. Goncalves. Des fois on était huit, on se payait un beau trip. Et c’était en anglais parce que j’avais écouté du country en anglais toute ma vie. Il n’y avait pas vraiment d’autre intention que de jouer ensemble, dans un style qu’on ne permettait pas ailleurs. »

Des récréations, en quelque sorte. De haut niveau, mais extracurriculaires. À coté des carrières. « En plus, on était quelques années avant que les barrières tombent vraiment, avant que ça devienne normal, de passer d’un style à un autre ou d’une langue à une autre. Aujourd’hui, pour Cœur de pirate, Will Driving West, Milk & Bone et plein d’autres, la question ne se pose même plus. Au moment des Stone County Players, je ne sais pas trop à qui on s’adressait, sinon à nous-mêmes. »

Orthodoxie et pandémie

Peut-être parce que les paroles sont très à l’avant-plan, on les reçoit sans filtre. Ça parle d’amour perdu que l’on veut retrouver, voilà tout. En même temps, impossible de ne pas entendre ces mots comme ceux d’un musicien en deuil de son « amour de musique », pour citer Ferland. « Demain semble si loin / À vider des verres pour faire le plein / J’me sens déjà dans mon cercueil / C’est si triste être seul / C’est de toi dont j’ai besoin », dit-il dans Ton sourire. Oui, dire.

« Je ne me considère pas comme un chanteur. C’était pas évident pour moi de m’entendre aussi fort. J’ai appelé Daniel [Bélanger], je lui ai demandé conseil. Il m’a dit : “Parle, c’est tout.” Alors je fais ça : je chante-parle, je parle-chante, et ça sort tout seul. »

Quatre des cinq titres ont été écrits avant la pandémie, et l’histoire d’amour se passe entre deux personnes. Carl n’a jamais pensé qu’il exprimait la peur de ne plus pouvoir gagner sa vie en faisant de la musique. « C’est vrai que tout ce que je dis peut s’appliquer à ce qui avait déjà lieu avant la pandémie : cette sensation que le métier s’en va, que l’industrie est en train de disparaître, on l’a depuis quelques années. Il y a une peine, un certain deuil. Ne pas pouvoir faire de spectacles accentue ça, c’est certain. Mais je n’ai jamais pensé que je ne ferais plus de musique. »

Ça va compliquer les choses pour que les chansons country de Tout donné puissent s’épanouir au grand jour, mais le réalisateur Carl Bastien n’est pas le plus démuni.

« Pour moi, c’est O.K. Je sais ce que je veux faire dans la vie depuis que j’ai compris que, derrière les Beatles, il y avait un George Martin pour les aider à concrétiser ce qu’ils avaient dans la tête. J’ai vingt ans de belles fidélités et d’alliances heureuses. Et ça continue. Plus tranquillement, mais les musiciens n’ont pas arrêté de créer. J’ai des amis qui font des musiques de film et qui m’ont demandé un coup de main, il y a un autre album qu’on m’a demandé de mixer, et ainsi de suite. Moi, je suis vraiment bien installé chez nous, je peux pas mal tout faire, et ça se sait. »

L’auteur-compositeur-interprète country, lui, frétille à l’idée d’en être seulement au commencement. « Je ne tarderai pas trop pour proposer le mini-album suivant. J’aimerais ça que ça devienne le centre dans la perception qu’on peut avoir de moi. Parce que c’est le centre. Toute ma vie, je l’ai su sans le savoir. »

Quand on devient un réalisateur couru, la logique suppose qu’on est à sa meilleure place. L’excellence confère du sens. « Et je suis un réalisateur, il n’y a pas de doute. Mais ce que j’ai compris, c’est que depuis toujours je tournais autour du singer-songwriter. Ça se peut que les gens me trouvent moins bon avec mes chansons country, c’est une autre question. Mais je n’ai jamais autant senti que j’étais à ma bonne place. »

 

Tout donné

Carl Bastien, Disques Simple