Le roman-savon de Waahli

Le nouveau mini-album de Waahli est le plus «introspectif» qu’il ait offert.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le nouveau mini-album de Waahli est le plus «introspectif» qu’il ait offert.

Traverser les frontières au temps de la COVID-19, c’est possible. À preuve, Soap Opera, le nouvel EP du compositeur et rappeur Waahli : enregistré à Montréal, réalisé dans les Cantons-de-l’Est par l’ami Boogat, mixé par un ingénieur du son de Tepoztlán, ville située à deux heures au sud de la capitale mexicaine, et enfin masterisé en Allemagne. « C’est drôle de voir comment l’album a voyagé pendant le confinement », dit Waahli en rigolant, lui qui, avec cet addendum à l’album Black Soap lancé en septembre 2018, couche sur papier des mots sérieux exprimant ce qui l’a remué ces douze derniers mois.

Black Soap, Soap Opera, un thème s’impose dans l’œuvre du musicien Waahli qui, en plus de ses projets solo et de ceux du groupe Nomadic Massive, dont il est un des fondateurs, dirige une petite entreprise de fabrication de savons artisanaux, Wyzah Musk Soap. « Les affaires vont bien en temps de pandémie », assure l’artisan qui, en plus de l’appel à bien se laver les mains pendant au moins 20 secondes, a vu son chiffre d’affaires se maintenir dans le sillon du mouvement Black Lives Matter et de l’importance de soutenir les entrepreneurs noirs.

« Y a évidemment ce lien à faire entre le titre Soap Opera et mon entreprise, mais aussi avec les mélodrames qu’on diffusait à la radio » à une certaine époque référencée à la fin de la chanson Wash Your Hands « et qu’on diffuse aujourd’hui à la télé le jour — pendant lesquels mélodrames, on présentait d’ailleurs des pubs de savon à lessive pour les femmes qui restaient à la maison… Mais Soap Opera, c’est aussi en lien avec ce que je vivais au moment de composer mes chansons », c’est-à-dire une rupture amoureuse.

Rap introspectif

C’est le fil conducteur de ces six fameuses nouvelles chansons, interprétées en créole haïtien, en français et en anglais : le deuil d’une relation amoureuse, mais aussi une célébration de la vie qui continue, malgré la douleur, particulièrement vive sur la dernière chanson de l’album, Wait, un texte récité plus que rappé sur un funèbre enchaînement d’accords de piano.

Ce mini-album est le plus « introspectif » qu’il ait offert, « dans le sens où je parle plus de moi qui ai survécu à une rupture, puis de tout ce qui vient avec. T’as beau vivre une rupture, tu demeures un père de famille, un ami, un musicien. Ces chansons sont une manière, oui, de vivre totalement cette rupture, les bouleversements qu’elle occasionne, mais aussi de célébrer la vie. » Au sein de Nomadic Massive, comme sur ses albums solo, Waahli a toujours eu la plume engagée, mais pour Soap Opera, « ça représentait un défi [d’écriture] d’aller chercher des textes aussi intimes. »

Comme sur RAD, mot créole signifiant « vêtements », un rap corsé posé sur une musique de l’ami Rami. B du collectif Planet Giza. « Ç’a été tout un travail que de creuser au fond de moi pour soutirer ces sentiments. » Une chanson « sur des moments de mon histoire de jeune Noir québécois, né à Montréal de parents haïtiens » qui parle moins de sa peine d’amour que des réflexions qu’elle a provoquées, réflexions amplifiées par cette période de confinement que nous vivons.

Ainsi, la pandémie s’est avérée fertile pour Waahli : « Y a plusieurs manières d’aborder cette situation, croit-il. Moi aussi, j’étais très anxieux — au début, je pensais que ça durerait deux, trois semaines, un mois… Je me suis dit : soit j’utilise ce moment pour être créatif et plancher sur des projets latents, soit je reste stagnant à regarder le calendrier et le temps passer. J’en ai fait une période de création, en plus des changements dans ma vie personnelle. » Quelques vieilles maquettes déjà entamées ont été recyclées pour ce projet rap aux couleurs caribéennes et afro-latines, comme celle de Jeunesse m’a dit, une musique construite à partir d’un échantillonnage de la chanson Mandé djeliou du guitariste virtuose malien Djelimady Tounkara. La majorité des textes ont été écrits durant le printemps, les voix enregistrées à la maison, les pistes transmises numériquement à Boogat.

Sauf pour le premier extrait Bliyé Sa, terminé avant la pandémie. La première chanson du mini-album qui n’en donne cependant pas le ton, avec son rythme hip-hop latin estival et ses propos militants : au moment d’écrire ce texte, « y avait beaucoup de conversations sur le manque de représentation des membres de la communauté noire dans les médias [au Québec], cette chanson est une réflexion sur ça. Souvent, on entend qu’on n’existe pas, mais mon message, c’est : oubliez ça [en créole, Bliyé Sa], on est présent. On est là. »

Une bombe que Bliyé Sa, avec son joli clip tourné dans les rues de Sao Paolo. Waahli fut l’un de ces derniers chanceux à avoir voyagé avant que se ferment les frontières : « Exactement — en plus [le clip] a été tourné en mars dernier, raconte-t-il. Je suis revenu à Montréal le 10 mars ; trois ou quatre jours plus tard, François Legault fermait la province. Je me compte chanceux » d’avoir pu visiter à nouveau ce Brésil qu’il a connu en tournée avec Nomadic Massive et où il est retourné cet hiver pour promouvoir son album Black Soap et donner des concerts, notamment avec l’excellent collectif hip-hop/jazz brésilien Mental Abstrato.

Il devra attendre encore un moment avant de repartir en tournée avec ses nouvelles chansons… « Mais attends — je vais faire un lancement le 31 juillet de Soap Opera ! Je n’avais pas envie de faire une performance live [sur le Web], alors ça se déroulera au bord du canal Lachine. Tu vois la compagnie Aventures H2O, ils louent des bateaux et des pédalos ? Je vais jouer sur un bateau à moteur, avec un micro, un haut-parleur, entre 16 h et 17 h. J’invite les gens à louer un pédalo ou simplement à s’installer sur le bord du canal. Ça va amener un peu d’animation, de bonheur, de la joie dans le quartier. Y a plus rien qui se passe chez moi, à Saint-Henri… »

Soap Opera

Waahli, Wyzah Musk. Disponible le 31 juillet.